Marcel L’Herbier tourne L’Inhumaine

L’Inhumaine from Flicker Alley on Vimeo.

Au cours de l’été 1923, Georgette Leblanc-Maeterlinck qui revient des Etats-Unis confie à L’Herbier qu’Otto Kahn, célèbre financier new-yorkais et d’autres personnalités yankees s’intéresseraient éventuellement à un film qui montrerait aussi les tendances de l’art français actuel. Marcel écoute, réfléchit, hésite. Georgette, encore d’une étrange beauté, n’est pas précisément photogénique; ce projet se présente donc comme une tâche ardue. Mais la super-femme, d’un enthousiasme si contagieux, finit par convaincre notre ami. Des entrevues ont lieu au château de Cany: L’Herbier lui soumet un scenario d’aventures: La femme de glace. Georgette n’en goûte pas le caractère abstrait; elle persuade Marcel qu’une telle œuvre ne serait pas admise en Amérique, et elle demande à ajuster cette femme de glace d’abord à sa conception personnelle du cinéma, ensuite à la conception américaine. Marcel, désorienté, fait alors appel à Pierre Mac Orlan pour l’aider à renforcer le sujet. Le metteur en scène ne perd pas son point de vue: présenter une synthèse des arts décoratifs modernes. Il commande des maquettes au maître de la peinture cubiste Fernand Léger, à Claude Autant-Lara, à Cavalcanti. Avec le concours de l’architecte Robert Mallet-Stevens, de Pierre Chareau (le poète du meuble), de Poiret pour les robes et de Darius Milhaud, pour l’accompagnement musical, une équipe éminente est formée. Elle entre aussitôt en action.C’est L’Inhumaine, dont les prises de vues commencent dès les premiers jours de septembre au studio de Joinville.
Jaque Catelain
(Jaque Catelain présente Marcel L’Herbier, Editions Jacques Vautrain, Paris 1950)

Paris Février 1924. Quand j’arrivai à Joinville, le cadavre jouait du piano en crachant d’un air dégoûté le carmin imitant le sang qui lui coulait dans la bouche; il jouait un air gai.
Le cadavre en question c’était Jaque Catelain que sa triste situation ne semblait pas affecter beaucoup puisqu’il tapait de toute sa naturelle gaieté, sur le piano, en bavardant avec Planchet.
Planchet, entre parenthèses, n’avait rien à voir dans cette affaire et se trouvait là tout à fait par hasard.
Un décor étrange avait envahi le studio et le cadavre m’en fit les honneurs, puis il disparut. J’errai seul dans cette salle immense tendue de drap d’or et d’argent au milieu de laquelle un veste bassin mettait sa fraîcheur. Au milieu du bassin…
— Chut! me souffla M. Marcel L’Herbier en passant, ne dévoilez pas mes secrets…
Je m’arrêtait d’écrire et continuai ma promenade.

Une colonnade sur un escalier pointu me conduisit dans un jardin aux fleurs de rêve et aux arbres en papier gaufré…
Je m’y retrouvai en face du cadavre qui s’était débarbouillé et ne portait pas plus trace de sang, mais qui, par contre, était transformé en momie incapable de faire le moindre mouvement: des bandes brillantes l’entouraient du cou aux pieds. Et s’il ne pouvait plus jouer au piano, il continuait à rire…
Quant à moi, je comprenais de moins en moins qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier? Je résolus de le demander à M. Philippe Hériat qui me paraissait portant, lui aussi,  singulièrement transformé; un gilet d’argent, un turban idem, des diamants à tous les doigts et une plaque brillante sur son habit me firent craindre un instant qu’il ne fût pas, lui non plus, dans son état normal…
— M. L’Herbier tourne L’Inhumaine, me dit-il; c’est un film dont l’action est à la fois féerique et dramatique et dont le scénario reste un mystère; les décors aussi ou, tout au moins, il vaut mieux ne pas en parler et en laisser la surprise aux spectateurs.
Les interprètes? Mme Georgette Leblanc, qui fit tant de belles créations au théâtre et qui s’est enfin décidée à faire du cinéma, joue le rôle de l’Inhumaine, la cantatrice Claire Lescot, à ses côtés Jaque Catelain est un jeune savant suédois disciple  d’Einstein: Einar Norsen; moi-même suis un riche maharadjah aussi néfaste qu’opulent: Djora de Manilha; L. V. de Malte personnifie un autre sinistre individu: l’agitateur unitariste Kranine, Fred Kellermann, frère de la célèbre nageuse Annette Kellermann, représente un troisième louche personnage: le brasseur d’affaires Frank Mahler.
On verra plusieurs attractions sensationnelles: le jongleur japonais, prince Tokio, qui jongle étonnamment avec ses pieds et vous fait tourner un tonneau avec ses membres inférieurs aussi facilement que nous faisons tourner un crayon dans nos doigts; trois hindous, les Bonanbelas se livrent à quelques exercices familiers aux fanatiques hindous; enfin, les spectateurs assisteront à une soirée au Théâtre des Champs-Elysées qui donnera à l’écran la vision d’une salle de théâtre tout à fait luxueuse et exacte. Vous avez d’ailleurs parlé à vous lecteurs de ce que fut cette étonnante prise de vues¹.
Les maquettes de décors sont de M. Claude Autant-Lara, l’architecture de M. Robert Mallet-Stevens, les décors de M. Fernand Léger, l’exécution décorative de M. Alberto Cavalcanti; le tout très moderne comme vous pouvez le constater. L’adaptation musicale est de M. Darius Milhaud et sera également de la plus grande nouveauté et M. Pierre Mac-Orlan, l’auteur, entre autres, de La Cavalière Elsa, en fera une adaptation littéraire. Nous avons comme opérateurs les excellents Specht et Roche, auxquels nous avons adjoint deux photographes américains, MM. Brown et O’Neil…²
— A vous, Monsieur Hériat! appela M. L’Herbier.

Pendant ce temps, Jaque Catelain s’est dé-momifié et dévore des gâteaux arrosés de thé. Au bout d’un moment, M. Hériat me rejoint et regarde tristement manger son ami.
— Moi aussi, j’ai faim, me dit-il; mais le melon, le raisin et les bananes que j’avais apportés pour mon dîner ont séduit M. L’Herbier, et il me les a demandés pour en orner un vase de son décor… Si bien qu’il ne me reste plus rien…
Sa détresse me fendit le cœur, mais comme je ne pouvais rien faire pour la soulager, je préférai m’en aller.
Édouard Roches
(mon Ciné, 14 février 1924 – archivio in penombra) 

  1. L’action de L’Inhumaine comprend plusieurs scènes se déroulant dans une grande salle de spectacle pleine de public. Marcel L’Herbier eût l’idée de louer la salle du Théâtre des Champs-Elysées pour un soir, d’y former un programme et de lancer des invitations. Trois mille personnes répondirent à son appel et la prise de vue, assuré par dix opérateurs, fut particulièrement réussie.
  2. Ont participé aussi: Paul Poiret (robes), Templier (bijoux), Pierre Chareau et Michel Dufet (meubles), Lalique, Puyforcat et Jean Lux (objets).

Sancta Anastasia ora pro nobis!

Quatre Vingt-Treize, d'Albert Capellani 1914-1921
Quatre Vingt-Treize, Albert Capellani (1914-1921)

Paris, Janvier-Février 1921

La Société des Auteurs de films s’est réunie en Assemblée extraordinaire le 15 Janvier, pour s’occuper spécialement de la situation faite aux producteurs, loueurs, exploitants et au public lui-même, par une Censure de plus en plus fantaisiste et abracadabrante. Les plans d’une campagne extrêmement active contre cette institution néfaste ont été dressées.

Ciné pour tous part en guerre contre la Censure. Elle a toujours fait des siennes. Elle continue comme on le verra. Pour montrer jusqu’à quel degré de stupidité le censure du film peut aller en France, mentionnons le cas du roman de Victor Hugo: Quatre-vingt-treize, tournée en 1914 et interdit depuis lors par les censures nommées par les différents ministres de l’intérieur qui se sont succédés depuis cette époque. Enfin, il parait que le veto va être levé avant peu… mais ce n’est pas sur! Conclusion: tout est permis aux théâtres, violentes attaques politiques et grossiers étalages de viande… Rien n’est permis au cinéma si ce misérable cherche à s’évader un peu de la banalité où le spectateur regrette chaque jour davantage de le voir s’obstiner. Et cependant, est-il bien adroit de la part d’un gouvernement, de ruiner le cinéma auquel il doit tant de recettes, de plonger ainsi dans l’obscurité l’écran sur le quel il est bien heureux e faire projecteur ses films de propagande? Rien de nouveau, décidément, sous le soleil. Quatre-vingt-treize aujourd’hui au ciné. Hier, Marion Delorme au theatre…
(Cinémagazine)

Dame Censure a parfois souvent même, d’incompréhensibles accès de pudeur, d’autant plus injustifiés qu’ils tombent généralement à coté. On dirait qu’à l’ombre du confessionnal, son directeur de conscience lui a dit, d’une voix courroucée: “Des mesures de rigueur, ou pas d’absolution!” Et la vieille dame influencée prend, sans hésiter, d’inattendues mesures de rigueur contre le cinéma ou, du moins, contre les films français, car, à de rares exceptions près, tous les films qui viennent de l’étranger semblant être considérés comme absolument sains, moraux, inoffensifs et pourtant!… Sous l’influence d’une vague de récriminations anonymes les pouvoirs publics ont laissé… faire et ces temps derniers, on a censuré, ou du moins, sans crier gare!… on a subitement retiré les visas de censure à trois films français qui étaient en pleine exploitation, Li-Hang le Cruel, L’Homme du Large, et Une Brute.
Les droits artistiques, industriels et commerciaux des auteurs, metteurs en scène, éditeurs, loueurs et directeurs de cinéma, on été méconnus, sacrifiés, violés; et cela, pour satisfaire les errements d’une sacrosaint Routine exhumée pendant la guerre, mais légalement morte depuis des années.
La Constituante supprima en 1789 la censure sur les écrits. La censure de la presse ne fut presque plus exercée depuis 1830, la censure des dessins et estampes, celle qui se rapproche le plus de la plastique visuelle du cinéma, fut définitivement supprimée.
Quant à la censure théâtrale, qui fut rétablie en 1974 à cause des excès pornographiques du répertoire des cafés-concerts, elle fut définitivement supprimée en 1906.
Alors que toutes les manifestations de la pensée littéraire ou artistique sont libres le décret du 25 Juillet 1919 s’est appliqué à maintenir en tutelle l’expansion industrielle et artistique du Film Français sain, probe, honnête, — je les ai tous vus, certains déplaisent, mais aucun n’est immoral, — et gravement concurrencés par les films américains, anglais, italiens, suédois, danois et allemands, avant peu!…
(V. Guillaume Danvers, Sancta Anastasia ora pro nobis!, Cinémagazine)

On s’est beaucoup remué cette quinzaine-ci dans le monde du Cinéma. La faim fait sortir le loup du bois, et la crise bat son plein chez l’éditeur aussi bien que chez l’exploitant. Un peu de solidarité s’affirme entre les différents éléments de la Corporation. On va agir au lieu de bavarder; même, des parlementaires convoqués, adjurés et conquis, promettent de parler de nos misères dans les Commissions et, s’il le faut, jusqu’à la Tribune.
Certes, des problèmes plus immédiats requièrent notre zèle; cependant, il en est un auquel il ne sera pas inutile de réserver un paragraphe du Cahier de Revendications qui s’ébauche: la Censure. La gueuse est toujours vivante et elle ne fut, à aucune époque, plus malfaisante.
(…)
Les artistes s’intéressaient encore fort peu à l’Art muet, les éditeurs ou les exploitants n’avaient point d’armes solides en mains, personne ne remarqua que tout redevenait libre en France, dans notre belle République victorieuse, sauf l’écran. Il fallut de couteuses expériences pour ouvrir les yeux, et, aux premières protestations, on vit réapparaitre les vieux arguments d’autrefois, lutte contre licence, nécessité d’un contrôle d’autant plus indispensable que le cinéma, spectacle populaire, pouvait démoraliser ses natifs spectateurs; il fut acquis que les romans-feuilletons de l’écran, par leurs pernicieux enseignements, accroissaient la criminalité, tandis que ces mêmes romans-feuilletons, publiés depuis cinquante ans au rez-de-chaussée de nos grands journaux, demeuraient inoffensifs. La seule concession fut la transmission des pouvoirs exercés jusque-là par la Préfecture de Police, à l’Administration des Beaux-Arts. Ainsi, la Censure Cinématographique recevait une nouvelle et définitive consécration.
(…)
Certaine maison d’édition achevait une adaptation cinématographique de Quatre-Vingt-Treize le jour même de la déclaration de guerre; un an plus tard, lorsque les salles rouvrirent, on songea tout de suite à faire passer une bande qui avait couté si cher; la Censure suspendit le film jusqu’à nouvel ordre. Vous entendez, on ajourna, sous prétexte de paix sociale, un chef-d’œuvre, qui est une incomparable leçon de patriotisme et d’héroïsme. Le veto a été levé il y a quelques mois seulement, et voici un film qui va paraitre sept années après avoir été tourné; heureusement, par son caractère historique , le talent du metteur en scène Capellani, il échappe ai danger de dater, mais par miracle, dans une production dont les évolutions sont incessantes. En tous cas, voici un capital considérable immobilisé pendant de longues années, alors que l’industrie cinématographique a besoin de toute la sollicitude officielle pour lutter. Le même fonctionnaire examinant , vers cette époque, Les Travailleurs de la Mer, autre chef-d’œuvre d’Hugo, trouvait que la mort de Gilliatt, reconstituée fidèlement d’après un livre consacré depuis un demi-siècle, était un spectacle trop pénible, et qu’il y aurait sans doute avantage à l’atténuer; il recula, cependant, devant le comique de cette collaboration avec Victor Hugo.
Et, tandis que l’on épluche ainsi nos films, on laisse passer les bandes américaines, avec toutes leurs horreurs, fumeries d’opium, enfants martyrisés, femmes suspendues au-dessus de cuves bouillantes; parce qu’il ne faut point indisposer nos amis et redoutables concurrentes qui, d’ailleurs, ont un représentant prêt à les défendre. Vous me direz que, dans la pratique, depuis les heures nouvelles, le fonctionnaire des Beaux-Arts, chargé de ce contrôle, l’exerce avec son tact d’homme de lettres et de parisien averti, mais, tout de même, c’est la Censure, et, demain, Ginistry peut être remplacé par un autre.
(…)
(André Antoine, Censure, Cinémagazine)

La présentation du film Madame Tallien

Paris, 17 Janvier 1920.

Lyda Borelli et Amleto Novelli dans "Madame Tallien" (Archivio In Penombra)
Lyda Borelli et Amleto Novelli dans “Madame Tallien” (Archivio In Penombra)

Il y a de par le monde une société de gens convaincus qui dépensent une activité inlassable et des sommes importantes pour la propagation de leurs idées: j’ai nommé les Théosophes.
La Théosophie est une sorte de religion spiritualiste et philosophique dont l’idée maitresse est la “réincarnation.”
Pour ma part, je n’avais pas encore rencontré d’exemple probant d’un tel phénomène, quand les nécessités parfois agréables du métier cinégraphique me mirent ce matin en face de Lyda Borelli, ressuscitant sur l’écran la célèbre Mme Tallien. Pris par le charme captivant de cette admirable créature, je me disais que les Théosophes pourraient bien avoir raison et qu’incarner aussi parfaitement et complètement un personnage ne doit être possible que si on l’a déjà vécu dans une existence antérieure. Lyda Borelli est la « réincarnation » de Mme Tallien. Elle est belle, élégante, gracieuse; harmonieuse comme l’était cette belle Thérésia Cabarrus, devenue Marquise de Fontenay, puis femme du Conventionnel, et son masque de camée reflète d’une façon saisissante la flamme d’amour, de courage et d’intelligence dont le feu intérieur l’anime tout entière. Son jeu est sobre et juste. L’expression, surtout dans le mépris et le dégout est éclatante de vérité.
Je vous le dis, ce que nous avons vu ce matin, ce n’est pas Lyda Borelli, c’est Mme Tallien.
Autour de certe étoile de première grandeur, gravitent trois interprètes dont l’éclat est suffisant pour ne pas paraître de l’ombre dans certe lumière, et dame, ceci est bien la meilleure chose que je puisse dire d’eux, car l’entreprise était osée de jouer à coté d’elle et de briller tout de même dans son rayonnement.

M. Amleto Novelli, dans le rôle de Tallien, a dans son jeu autant de panache (c’est le cas de le dire) que sur son chapeau à trois plumes d’autruche frisées de commissaire de la Convention. Il est bon et même sympathique; je vous assure « sympathique » et c’est difficile dans un tel rôle. Il a une manière si cordiale de vous envoyer à la guillotine que c’est à vous en faire regretter cette distraction, réservée aujourd’hui à de rares privilégiés (Entre nous elle avait autrement de ragout que le dancing, avouez-le!). Il est vrai qu’il rachetait ce semblant de sévérité par une indulgence et des absolutions, intéressées d’ailleurs, dont il faillit être la première victime.
Si M. Novelli est bon, l’artiste dont je regrette de ne pouvoir citer le nom, et qui interprète le rôle de l’amoureux intrépide est charmant. Il a su apporter dans ce rôle une mesure exacte, et, sans tomber dans le précipice du mélo, il nous a fait éprouver le vertige des abîmes du danger et de la témérité. Les scènes d’amour sont d’une grâce parfaite et respirent le bonheur que le péril décuple.
Robespierre est bien la plus sinistre figure de la Révolution. L’aspect de ce sectaire glacial, de ce monomane de la guillotine fait passer dans les vertèbres le frisson du couperet dont il était la vivante image. M. Fabiani avec son élégance sobre, son geste sec, sa face cruelle, a réalisé d’une façon saisissante le personnage exact du tyran. Dans la scène de l’arrestation et de ta mort, il ne manque pas de grandeur tragique.

Madame Tallien (Archivio In Penombra)
La Convention dans “Madame Tallien” (Archivio In Penombra)

Les Italiens sont maitres dans l’art de faire mouvoir les foules à l’écran et sont très supérieurs en cela aux Américains. Les scènes d’émeute dans la rue sont d’un réalisme saisissant, et là le film italien triomphe incontestablement. Ces masses évoluent avec une vie, un naturel et une vraisemblance réellement déconcertante, et c’est dans ces mouvements multiples et compliqués que l’art du metteur en scène éclate.
Je ne saurais assez louer le talent de M. Guazzoni à qui nous devons les magnificences de cette belle réalisation. Le contraste€ est poignant entre la grâce insouciante de la fête dans le pare du Marquis de Fontenay et le déchaînement du peuple dans la rue. Il y a là une succession de tableaux tour à tour poétiques et charmants, puis d’une violente bestialité dont l’opposition est d’un dramatique intense. L’appel des condamnés à la prison des Carmes est fort impressionnant, mais le clou de la mise en scène est la séance de la Convention. C’est d’une vérité et d’une intensité dont je a’ai pas souvenir que rien encore ait approché.

A ceux, qui ce matin critiquaient qu’il y eut dans le Jardin du Marquis de Fontenay à Paris, des aloès (qu’une insuffisance botanique leur faisait d’ailleurs dénommer cactus), je répondrai qu’il y a des palmiers en pleine terre au parc Monceau et des aloès aussi, en été, et que la critique, pour être impartiale, doit juger d’ensemble et ne pas chiner seulement des détails.
Dire néanmoins que la mise en scène n’eût pas gagné à s’éclairer des conseils érudits d’un Lenotre ou d’un Funck-Brentano serait inexact. Si beaucoup de tableaux, tel que l’atelier de Mme Vigée-Le Brun fleurent l’époque plein nez, d’autres, comme le tribunal révolutionnaire sont à c6té de la tradition. Une visite préalable au Musée Grévin s’imposait.
Quant à l’action elle-même, elle se ressent de l’époque et des événements eux-mêmes qui l’ont engendrée.
Songez que vous assistez à la reconstitution visuelle de toute la Révolution, depuis la prise de la Bastille jusqu’à la fin de la Terreur. C’est l’ouragan révolutionnaire qui souffle en tempere à travers toute l’action, la domine, et je dirai l’écrase lourdement. Les préoccupations amoureuses de Mme Tallien et de son fiancé, les combinaisons intéressées ou érotiques de Tallien et des autres nous paraissent bien pâles, bien mesquines, bien insignifiantes, mesurées aux événements qui entraînent toutes ces marionnettes dans leur tourbillon effréné.
Et puis une erreur fondamentale de conception s’est glissée dans le scénario. La pensée de l’auteur est de placer l’héroïne entre son amour pour son fiancé, et la nécessité où elle se trouve de renoncer à son amour et d’épouser Tallien pour sauver la vie de celui qu’elle aime. Or, Talllien ne semble pas déplaire, mais là pas du tout, à la Marquise de Fontenay et elle envisage comme un pis-aller très acceptable de devenir l’épouse du héros du 7 thermidor. Combien la situation eût été plus dramatique si elle avait haï Tallien.
Ces réserves faites, ce sont deux heures d’enchantement que vous procure la vision de cette oeuvre admirable que doit couronner le plus absolu succès, si le sentiment du beau n’a pas complètement déserté cette triste planète. C’est un des plus beaux, oserai-je le dire, le plus beau film qu’il m’ait été donné de voir? La photographie en est admirable, simplement.

Laissez-moi déplorer, en terminant, que nous, Français, qui possédons la plus riche littérature du monde, qui avons une histoire unique, tour à tour glorieuse, tragique et romanesque, nous nous laissons déposséder par l’étranger de tous les avantages artistiques et matériels que leur reconstitution à l’écran ne manquerait pas de nous procurer. Et cela pourquoi? Parce que les grandes maisons françaises trouvent qu’elles ont moins de mal à gagner beaucoup d’argent en important des films étrangers qu’en se donnant la peine de les créer elles-mêmes et d’en surveiller l’exécution! Et aussi parce que les exploitants out posé un axiome idiot: « Le public ne veut pas de films en costumes ». Qu’il avouent: « Nous, les exploitants, nous ne voulons pas de films en costumes parce que, obligatoirement, le film en costume c’est de l’histoire, et comme nous ne la savons pas, nous ne pouvons pas comprendre le film », soit! mais qu’ils n’aient pas l’impudence de tirer argument de leur propre ignorance pour prétendre qu’ils représentent la tendance de la masse et de substituer à son goût à elle leur propre absence de goût à eux!
Nom d’un chien! il y a pourtant en France pas mal de gens qui ont leur certificat d’études primaires!
Le succès de Mme Tallien ce matin au « Lutetia », anéantit ce préjugé fabriqué de toutes pièces par la vanité imbécile des ignorants, tant au détriment du public… qu’à celui de notre industrie cinématographique.
Mme Tallien, messieurs les exploitants, quoiqu’un film en costumes, est une merveille et sera un triomphe.
C’est égal, Tallien-Novelli est un heureux coquin, et j’avoue que pour certe Thérésia-Borelli là, moi aussi, je risquerais bien la guillotine.

Jacques Cor
(La Cinématographie Française – Archivio In Penombra)