Le triomphe de la vedette masculine sur l’écran américain

Rudolph Valentino, Monsieur Beaucaire (1924)
Rudolph Valentino, Monsieur Beaucaire (1924)

Paris, décembre 1924. Il fut un temps, pas très éloigné de nous, où les Américains lorsqu’ils lançaient un film, faisaient de gros efforts de publicité, pour attirer l’attention du public sur la ou les vedettes féminines qui interprétaient ce film. On ne négligeait aucun détail pour satisfaire notre curiosité. Nous connaissons bien longtemps avant la projection de l’œuvre, tout ce qui concernait la vie privée des vedettes. Du moins, nous donnait-on l’illusion que nous étions mis au courant de tout, nous savions que la vedette possédait deux chiens, un perroquet, une magnifique collection de tabatières ou bien de chinoiseries. On se chargeait de nous initier aux goûts de l’intéressée en musique, en littérature, en peinture.

La vie conjugale des stars ne paraissait avoir aucun secret pour nous et nous étions introduits jusque dans le cabinet de toilette de ces dames.

Il y a, depuis quelque temps, un changement dans ces coutumes. Vous pouvez feuilleter les copieuses revues américaines consacrées à l’art muet et vous êtes obligé de constater qu’on se préoccupe beaucoup moins maintenant des femmes artistes. Au contraire, vous lisez d’interminables articles consacrés aux interprètes masculins. Ne cherchons pas à comprendre la raison mystérieuse de ce changement subit. D’aucuns allègent que l’âme américaine s’est modifiée et que les Américaines sont très désireuses de connaître en détail la vie de leurs artistes favoris. Il y a peut-être quelque chose de vrai dans cette affirmation, car il est à présumer que les cinématographistes américains qui sont d’excellents hommes d’affaires, ne négligent pour présenter leurs films dans les meilleures conditions. Il est un fait, c’est que les cinématographistes des États-Unis ne « jouent plus la femme », mais bien l’homme!

La vedette de leurs films est presque toujours un représentant du sexe laid, alors qu’il y a quelques mois encore, la grande vedette appartenait immanquablement au sexe faible.

Il est curieux de faire cette constatation à l’heure où le féminisme triomphe dans certains pays et notamment en Angleterre où la Chambre des communes possède des « députées » et où le gouvernement compte parmi ses membres une « ministresse ».

Les Américains voudraient-ils faire machine en arrière et songeraient-ils à s’affirmer ainsi les adversaires du féminisme? Il ne fait pas s’empresser de conclure, mais passons en revue, si vous le voulez bien, les grands vedettes masculines que l’écran américain a révélées depuis deux o trois ans et en particulier ces derniers mois.

La petite Mary Osborne, qui cependant connut une notoriété mondiale, ne fut pas lancée à grand renfort de publicité comme le charmant petit Jackie Coogan, et beaucoup d’observateurs assurent qu’il faut voir là précisément la preuve que la vedette masculine triomphe indubitablement en Amérique. Voyez quelle différence avec la publicité de la toute mignonne Baby Peggy. Certes, cette délicieuse petite artiste est appréciée par tous les Américains. Mais ils ne lui vouent pas cette sympathie qu’ils accordent si généreusement à Jackie. A New-York comme à Washington, aussi bien qu’à Chicago, Jackie Coogan est le héros du jour. On vend sa photo en épingle de cravatte, ou bien encastrée dans des portefeuilles. Les chemisiers ont adopté les faux-cols Jackie Coogan et, comble de la popularité! les coiffeurs coupent les chevaux aux enfants à la Jackie. Voilà les « Enfants d’Édouard » détrônés!

Charlie Chaplin a vu ces derniers mois sa popularité quelque peu diminuer, uniquement parce que sa production personnelle s’est ralentie. Il ne faudrait pas en conclure que Charlot a cessé de plaire. Il est certainement l’un des favoris du jour. Toutes les fois qu’un film de lui est édité, c’est la ruée du public vers les cinémas. Les cinéphiles américains ne se lassent pas d’apprendre de nouveaux détails — si c’est possible — sur l’existence du grand comique. On suivit avec curiosité son évolution artistique, on s’intéressa à ses méthodes de mise en scène, et l’on se passiona, lorsque le bruit de ses fiançailles avec Pola Negri courut. La fameuse vedette polonaise qui se figurait ingénument attirer seule, à ce moment, la sympathie des amateurs de ciné, se trompait. Le public ne voyait en cette aventure que son Charlot.

Un autre artiste comique qui connaît également la grande faveur, est Harold Lloyd. Il s’entend  d’ailleurs merveilleusement à soigner sa publicité. On sait tout de luit nous pourrions dire avec quelque chance de ne pas commettre une erreur, le nombre de ses chaussettes, de ses cravates et la couleur de ses pyjamas.

Les cinéphiles américains son encore plus curieux sous ce rapport que les cinéphiles français. Ils tiennent à être renseignés minutieusement et vous ne pouvez ouvrir une gazette cinématographique américaine, sans y trouver la taille exacte d’Harold Lloyd, son poids exact et la composition exacte de sa bibliothèque. Les jeunes gens qui sont affligés de myopie, se croiraient déshonorés, s’ils ne portaient pas des lunettes « Harold ».

Jack Holt, l’homme au grand front, qui cependant incarne en général des héros assez antipathiques, est un homme du jour. Un film où il joue est appelé au gros succès et les metteurs en scène le présentent au public comme la vedette. Un artiste de la Fox, John Gilbert, qui n’est pas encore très connu en France, est un grand favori de l’heure présente.

Citons encore Gaston Glass, John Barrymore et Lewis Stone. Les Français qui ont admiré Folies de Femmes et ont apprécié le jeu merveilleux d’Eric Stroheim  s’étonneront peut-être d’apprendre que cet artiste est, sans aucun doute, un des interprètes les plus populaires des États-Unis. Vous ne pouvez faire un pas dans n’importe quelle cité américaine, sans trouver sa photographie, non seulement dans les libraires, mais encore dans les boutiques où l’on vend de la lingerie, de la parfumerie. Eric Stroheim reçoit d’ailleurs un courrier formidable, provenant du monde entier. Ce n’est pas flatteur pour notre époque, puisque cela semble démontrer que les femmes n’ont que de la sympathie pour un artiste qui personnifie le type de la brute.

Ajoutons cependant, en guise de compensation que Rudolph Valentino qui personnifie au contraire le beau garçon aimable et plein d’attraits, bat tous les records de lettres reçues. Convenez que c’est tout de même assez normal. Si l’on admet que les femmes écrivent à des artistes, il est plus logique qu’elles adressent leurs missives à un homme comme le fameux jeune premier qui est assez séduisant.

Aux États-Unis, Valentino a toujours soin de se faire accompagner par des amis, voire même par des agents de police, lorsqu’il se rend au théâtre. Il est sollicité par une foule de femmes jeunes et vieilles, de donner sa photo ou simplement des autographes. Il ne compte plus les fois où son auto fut poussée à bras par des cohortes d’admiratrices. Les Américains qui nous reprochent si souvent d’être le peuple le plus léger du monde, supporteront bien que nous nous moquions un peu de cet enthousiasme. Il y a des artistes populaires en France, nous ne sachons pas qu’ils aient été contraints de se faire précéder d’une compagnie de la garde républicaine, pour se rendre au café. N’est-ce pas Aimé Simon-Girard, Léon Mathot, Armand Tallier, Romuald Joubé, Jean Dehelly?

Tom Mix, Buck Jones, William Hart comptent leurs admiratrices par milliers, et lorsque leur nom se détache en lettres de feu sur le fronton d’un cinéma américain, vous pouvez être sûrs que le public vient de toutes parts pour les applaudir.

On se rappelle qu’il fut un temps où William Hart paraissait devoir abandonner le cinéma. Son nom cependant n’était pas oublié. On parla pendant des mois et des mois de sa vie conjugale, on affirma qu’il était sur le point de divorcer. Les gens qui se disaient très renseignés, assuraient qu’il allait épouser une de ses anciennes partenaires. Puis, on parla d’autre chose, lorsqu’on apprit que sa femme venait de mettre au monde un fils. Les bruits de divorce s’évanouirent aussi vite qu’ils s’étaient formés. Tout le monde sut que le ménage de William Hart était le meilleur ménage et, passant d’un extrême à l’autre, on le donna en exemple aux époux en mal de divorce. Ce fut presque du délire, quand on sut que William Hart s’adonnait de nouveau au ciné.

Un homme qui fait la fortune des impresarios, est Lon Chaney, cet extraordinaire artiste qui change si facilement de physionomie et qui est un as du maquillage. Il ne se doutait pas, il y a quelques années, alors qu’il jouait des rôles de cinquième plan et restait ignoré, qu’il attendrait une telle renommée. Il est aujourd’hui connu dans le monde entier, et son nom est synonyme de succès. Les femmes qui jouent à ses côtés ne sont quelquefois même pas mentionnées à l’écran. Encore un triomphe de la vedette masculine!

Dans le même ordre d’idées, Douglas Fairbanks éclipse tout à fait ses partenaires femmes. C’est vraiment le monde renversé et bien de vedettes féminines américaines soupirent en constatant le fait.

Wallace Beery qui figura dans tant de films, devient maintenant une grande vedette de l’écran. Il triomphe dans Richard Cœur de Lion, qui a suivi da belle création de Robin des Bois où il ne fut pas déplacé à côte de Douglas Fairbanks.

Tous les héros des films d’aventures connaissent la gloire sans partage. Tels sont Eddie Polo, Richard DixJohn Barrymore depuis le Docteur Jekyll est l’un des artistes les plus en vogue des États-Unis. N’oublions pas aussi Théodore Kosloff, dont la distinction et le jeu ont tant d’admirateurs. Cette énumération est au surplus bien incomplète. Il faudrait citer encore des douzaines d’artistes américains. Chose digne d’être signalée, ces artistes ne sont pas tous très jolis garçons, cela signifierait-il que les Américains ne veulent rendre hommage qu’au talent des interprètes, sans s’occuper de leur physique? Il serait hasardeux de tirer cette conclusion. Nous pensons simplement qu’il s’est trouvé aux États-Unis d’excellents artistes de l’écran et, qu’ayant particulièrement plu au public, ils ont été désignés comme vedettes par la force même de leur talent. Qu’une pléiade d’artistes-femmes surgisse soudain et nous assisterons, an Amérique, à un effort de publicité en leur faveur et il ne faudra pas crier alors au triomphe radical et définitif du féminisme.

Jean Frick
(Mon Ciné)

René Guissart opérateur français aux Etats-Unis

René Guissart, à droite de Ramon Novarro, pendant une prise de vues de Ben-Hur (1925)
René Guissart, à droite de Ramon Novarro, pendant une prise de vues de Ben-Hur (1925)

Dans notre continuel souci de nous déprécier nous-mêmes è nos propres yeux et à ceux de l’étranger, il y a une chose que nous oublions trop souvent et qui est cependant assez connue dans la corporation. Nos opérateurs sont, aux États-Unis, les plus recherches. Tous ceux qui ont été travailler là-bas (ils sont assez nombreux, beaucoup plus que nos compatriotes artistes) ont, sauf rares exceptions, conquis des places de tout premier ordre dans l’armée du film américain.

Parmi ceux-ci il en est un qui, parti là-bas depuis près de quinze ans, a été un des premiers opérateurs arrivés en Californie et fut vite le plus réputé cameraman des États-Unis. Qu’on ne croie pas que j’exagère; la preuve en est que lorsqu’il  s’est agi de tourner ce fameux Ben-Hur qui a fait couler tant d’encre et qui a fait dépenser un nombre considérable de millions (c’est, dit-on, le film le plus  important et le plus coûteux qui ait jamais été tourné) c’est à lui qu’on a songé pour prendre la grosse responsabilité de la photo d’un film de cette importance, et pour diriger les quatorze autres opérateurs, tant américains qu’italiens, qui enregistrèrent ce film (!). Il est réconfortant de penser que les Américains, si infatués qu’ils soient d’eux-mêmes, n’avaient pas hésité à confier cette tâche énorme à un Français au lieu d’en charger un de leurs compatriotes.

Une courte biographie de René Guissart montrera d’ailleurs qu’il était digne de la confiance qu’on lui a témoigné.

Il débuta en France, à l’Eclair, en 1910, sous la direction de MM. Vandal et Jourjon, et il travailla avec plusieurs metteurs en scène de la maison, notamment avec  M. Jasset, qui réalisa beaucoup des grandes films de l’époque.

Puis, l’Eclair l’envoya en Amérique, ou il tourna pendant un an; il alla ensuite dans l’Ouest Américain construire, toujours pour l’Eclair, un petit studio qu’il aménagea d’une façon moderne… pour l’époque! La Metro l’engagea à son tour pour construire, ou plutôt pour faire construire et équiper le bâtiment qui fût le premier studio et le berceau de la firme.

Revenu en France, il n’y resta pas longtemps: l’Eclair l’envoya à Londres, à Berlin, dans toute l’Europe prendre des films qui firent sensation.

Mais il avait la nostalgie de l’Amérique: il repartit; c’était en 1913.

David W. Griffith l’engagea: il tourna sous sa direction La Naissance d’une Nation, Intolérance; puis, sous la direction d’Allan Dwan et la supervision de Griffith, et aussi le tout premier film que réalisa Douglas Fairbanks.

Ensuite, Maurice Tourneur le prit comme chef opérateur et aussi, à l’occasion, comme metteur en scène; ils travaillèrent ensemble trois ans. Puis René Guissart reprit sa liberté. Il tourna alors avec quelques-uns des plus grands réalisateurs  américains; il eut l’occasion notamment de photographier des films tournés par Jack Holt, Anita Stewart, Pauline Frederick, Douglas Fairbanks, John Gilbert, Monte Blue, auquel entre parenthèses, il ressemble beaucoup, à la taille près, etc.

Puis ce fut Ben-Hur, dont la photo que nous n’avons pas encore pu juger en France, mais qui est paraît-il remarquable, lui valut des propositions royales de la part de plusieurs grandes maisons des États-Unis.

René Guissart, en se trouvant, au bout de si longues années d’absence, tout près de son pays (on sait que Ben-Hur fut tourné en Italie) éprouva l’irrésistible désir de revoir la France. Il revint à Paris, où, tout de suite, il rencontra M. Edward José, qui l’avait connu et fait travailler en Amérique, et qui, réalisant Les Puits de Jacob, venait de perdre subitement son opérateur Jacques Bizeul, Guissart le remplaça. Maintenant, il ne veut plus repartir; la valeur artistique de plus en plus grande de nos films l’encourage à rester. Il faut s’en féliciter car, naturellement, René Guissart possède à merveille cette fameuse technique américaine tant vantée que connaissent mal beaucoup de nos réalisateurs ce qui les empêche de créer des œuvres qui trouvent preneur aux États-Unis.

René Guissart tourne actuellement d’après un procédé nouveau, breveté, et dont l’emploi  généralisé pourrait bien révolutionner l’industrie cinématographique, une serie de films documentaires montrant nos paysages, nos monuments les plus connus et les plus caractéristiques; ces films seront envoyés en Amérique et, là-bas, les artistes américains, tournant des œuvres dont l’action se déroulera en France, joueront dans ces paysages, devant ces monuments. Jadis, on utilisait le truc classique d’intercaler dans l’action des bouts de documentaires montrant la ville où était  censée se passer cette action. Aujourd’hui grâce à un truquage ingénieux et que les auteurs ne veulent naturellement pas dévoiler, les artistes évolueront dans le cadre choisi. Voilà un grand progrès qui fera réaliser une notable économie aux éditeurs! Il est vrai que cette invention risque de ne pas rencontrer l’approbation des artistes et de metteurs en scène qui seront privés de voyager, ce qui est certainement un des plus grands charmes de leur métier.

Édouard Roches, Paris novembre 1925
(mon-ciné)

Opinions de cinéastes: Jacques Feyder

Thérèse Raquin, réalisation de Jacques Fayder (1928)
Gina Manès, Wolfgang Zilzer et Hans Adalbert Schettow dans une scène de Thérèse Raquin, réalisation de Jacques Fayder (1928)

Paris, Novembre 1928

— L’état du Cinéma Européen? Je ne crois pas qu’il soit bien difficile de le définir. Considérons par exemple le Cinéma Allemand. Combien réalise-t-on de films allemands chaque année? Un ou deux. (Métropolis en est un, par exemple.)

Les autres films sont des productions germano-américaines, le plus souvent dépourvues d’intérêt. Il y a bien quelques petites firmes qui produisent des films spécifiquement germaniques. Mais ce sont des œuvres réalisées avec peu d’argent et des moyens de fortune. Leur médiocrité ne leur permet pas de passer la frontière et elles ne sont distribuées qu’en Allemagne et dans certains pays de l’Europe Centrale. L’Allemagne a été colonisée par les U.S.A.

Le films suédois d’une valeur remarquable est mort d’une « maladie économique ». Et les films actuellement produits en Suède le sont par l’intermédiaire des firmes américaines.

Le films français est ignoré à l’étranger depuis la guerre. Les quelques films français de qualité produits chaque année ne passent pasêla frontière. Les tentatives faites chez nous (car c’est seulement en France que l’on trouve encore des essais) avortent faute d’argent.

L’Allemagne a été colonisée par l’Amérique de la manière suivante: Les maisons allemandes contractèrent  des marchés sur des offres américaines. Les maisons américaines savaient bien que  les allemands ne pourraient remplir leurs engagements et ils les ont « exécutés ». Aujourd’hui, le personnel des firmes allemandes est en grande partie américain.

Le Cinéma Anglais tente de naÎtre, mais il est déjà sous la dépendance économique des U.S.A. En fait, la France seule se défend.

Pour ma part, je suis certain que la France digèrera le Cinéma Américain. Ce pays dispose d’une extraordinaire faculté d’assimilation. Il absorbe chaque année 50.000 belges, 150.000 italiens et de nombreux émigrants divers… L’estomac de la France est solide.

Je le répète: Nous allons « digérer » le Cinéma Américain.

Mais oui, ce n’est sans doute pas tout de suite que ce fait va se produire, mais il se produira, c’est inévitable.

Un mouvement de renaissance s’amorce. Le contingentement l’appuie. C’est là une excellente mesure théorique qui demande une mise au point, qui se fera, de par la force même des choses…

Et Paris sera la capitale du film européen…

— Optimisme ou Ironie!

— Vous verrez que les Américains auront besoin de nous… D’ailleurs voici ma devise: Optimisme, Indulgence, Confiance… envers le Film Français.

— En attendant vous partez pour l’Amérique!

— Il faut bien y aller pour voir et savoir… On nous dit tant de choses… Pour ma part, je reste persuadé que la grande cause de la supériorité américaine en matière de film, tient plus à l’organisation économique et à la confiance du capital national qu’au génie de la race.

Un exemple: Aux U.S.A. l’on engage un artiste ou un réalisateur non pas pour un mais pour cinq films. Conséquences:

1°) Le réalisateur, l’acteur, travaillent en paix et se perfectionnent.

2°) Le capital est toujours rémunéré car:

Le cinéma étant une matière très vaste, le réalisateur peut se tromper une fois, et créer une œuvre qui ne touche pas le public. Mais le capitaliste trouve ses bénéfices sur les autres films. D’autre part, la publicité formidable faite pour la série de films assurera leur lancement et s’amortira facilement sur le nombre des productions.

Voilà un exemple de standardisation intelligente. Il ne s’agit pas d’un effet mécanique de production, mais d’un effort industriel organisé.

C’est cette organisation que nous devons imiter en France. Ainsi le capital viendra à l’industrie cinégraphique. S’il s’en éloigne aujourd’hui, c’est qu’ici cette industrie n’est pas respectée, elle est considérée comme une activité d’amateur.

Il faudrait aussi faire l’éducation du public et surtout celle des exploitants qui en méconnaissent parfois les goûts. C’est pourquoi je considère avec joie le développement des salles spécialisées telles que Le Vieux-Colombier, Les Ursulines, Le Studio 28 ou Le Ciné-Latin.

Leur tâche n’est pas de montrer des films d’avant-garde. D’ailleurs en existe-t-il, et que signifie ce mot?

Mais elle est doublement utile.

D’une part, elles font connaître à un public choisi des œuvres de qualité qui font son éducation. D’autre part, elles révèlent aux exploitants l’existence d’œuvres appelées à un grand succès commercial et que leur négligence condamnait à l’oubli.

De tels efforts établissent dans le public la notion exacte de la valeur du Cinéma que les exploitants ont intérêt à fausser en faisant l’éloge des productions médiocres et nombreuses, et en abaissant les bonnes productions. L’exploitant craint le film de qualité, à grand succès, qui rend plus difficile son public. Il a intérêt au nivellement par le bas de la production…

Je le répète, j’ai confiance en l’avenir du cinéma français.

Jacques Feyder se lève.

— Optimisme… Confiance… Ces mots s’égrènent tandis qu’il heurte les tables basses du bar américain. Et dans le halo de la porte, sa silhouette s’efface.

François Mazeline
(cinéma-cinè pour tous)