Marcel Lévesque

Marcel Lévesque

Par où faut-il commencer? Je suis né à Paris le 6 décembre 1877.  Montmartre était une colline où il y avait des champs et des chèvres. J’habitais là, au haut d’une haute bâtisse et j’y rapportais les pensées champêtres de la journée. A trois ans, les gros chiens étaient pour moi des veaux, les serins en cage des rossignols et les arbustes rabougris, des forêts.

Une vielle cousine, veuve d’un officier, voulait faire de moi un général. Je lui assurais que je voulais être “naturaliste”.

Le mot, pour moi, avait un sens.

Quand j’eus huit ans, j’entrepris de fonder un théâtre. Avec l’aide de mon grand frère, je peignais des décors sur les vieilles caisses. Je jouais les rôles d’ingénues, ce que mon jeune âge me permettait, et je volais pour cela les perruques de ma tante.

Notre théâtre eut son succès. Nous avions recruté quelques gosses comme spectateurs et, quatre ans après, nous entreprenions de monter Ruy Blas, dans des décors de ma composition.

Enfin mes études terminées, je me mis à travailler sérieusement avec Delaunay.

Pour la première fois, je parus sur les planches du casino du Raincy dans une pièce de Lebiche: Par Amour de l’Art.

Ce fut du joli! Les rampes, les éclats de rire de la salle et l’émotion me coupèrent mes moyens au point que j’oubliai mon texte. Je me mis alors à improviser un jeu de scène avec des bûches que je laissai tomber et repassai d’un bras dans l’autre.

Dans la salle, ce fut du délire. Je crus bien qu’on m’emboîtait et je courus me cacher dans la loge. On vint m’y féliciter… à mon grand étonnement. C’est bien ça la vie!

Du Raincy, l’arrivai à Paris. De Paris, je fus à Amsterdam et de là en Egypte.

Dès mon retour, je jouai tour à tour aux Capucines, à l’Athénée, au Vaudeville, à l’Odéon, au Théâtre Michel. J’ai crée quatre-vingts pièces: l’Enfant du Miracle, les Tribunaux Comiques, Triplepatte, Faisons un Rêve

Je avais toujours refusé de faire du cinéma, je l’avoue à ma honte. Un jour, Gavault, qui présidait à cette époque aux destinées du Film d’Art, me demanda de jouer Deutz dans l’Arrestation de la Duchesse de Berry.

Ce dut être bien mauvais. J’ajoute — toujours à ma honte — que je ne me suis même pas dérangé pou aller me voir l’écran… J’aurais été, j’en suis sûr, honteux de moi-même.

J’étais ancore dans cet état de civilisation pue avancée quand Léonce Perret vint me voir au Palais-Royal. Je lui dis en passant que j’avais une idée de scénario. Il me la demanda. Je la lui apportai et nous tournâmes un petit film: Léonce et Poupette.

Cette fois, je ne manquai pas d’aller me voir. J’eus là la plus grande désillusion de ma vie.

Car, vous savez, c’est bien curieux , mais pas drôle du tout de se voir sur toutes les coutures projeté sur un écran. Tout de même, on se croyait mieux que ça!

Moi, j’étais désemparé. Mais Léonce Perret était content. C’était tout ce qu’il fallait.

Oh! comme j’étais désillusionné! Comme je m’attendais à autre chose que l’expression muette de quelques situations risibles l’aide de quelques tics que la photographie reproduisait fidèlement.

Car c’était là, alors, tout le cinéma.

Et pourtant, j’étais attiré par l’inconnu. Je portai à Léonce Perret un second scénario que nous tournâmes encore. J’avais plus d’indulgence pour le cinéma et pour moi-même.

Pourtant, j’hésitais à sacrifier près de vingt ans de travail et ma situation de comique de théâtre. J’ai donc essayé les deux de front, faisant à chacun des deux arts des infidélités momentanées, pendant les heures où l’un d’eux m’appelait exclusivement.

Je tournai avec Feuillade la série des joyeux vaudevilles de chez Gaumont et, après cela, ce furent les grandes aventures: les Vampires, où j’ai tourné le rôle de Mazamette, l’ancien vampire repenti et devenue croque-mort… puis millionnaire, et se déguisant en chiffonnier pou retrouver des obus dans des cartons à chapeaux oubliés au pied du Sacré-Cœur; Judex, où je fus Cocantin, un nom qui m’est resté, comme tant d’autres, d’ailleurs.

Quels bons ciné-romans! On n’en fait guère plus comme ceux-là…

Depuis deux ans, j’ai entrepris avec Louis Nalpas une nouvelle série de Serpentin.

Les meilleurs furent, à mon avis, Serpentin Reporter et Serpentin au Harem.

Mis quel genre ingrat que ces films comiques! Dieu sait pourtant quel travail et quels soins ils demandent.

J’ai donc tourné une cinquantaine de films…

Dans quelque temps, vous verrez un nouveau Serpentin: Serpentin fait de la Peinture. Et un peu plus tard, vous me verrez encore dans La Dame de Chez Maxims, que je viens de tourner à Rome, avec Pina Menichelli, Palermi comme metteur en scène, pour la Rinascimento.

Voulez-vous mes idées sur le comique?… Vous me prenez bien au dépourvu. Enfin, je vais essayer…

Mon but, vous le connaissez, il est bien simple: faire rire. Quand je dis que c’est bien simple, c’est une façon de parler. A mon humble avis, c’est très difficile.

Le comique est plus ardu que le sérieux. Molière trouvait « que c’était une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens ». Or, en plus des honnêtes gens, un scénario doit faire rire les snobs de toutes les capitales du monde. Le meilleur comique, chez un artiste, est celui qui s’ignore lui-même, celui qui se dégage de sa personne. C’est ce qui rend le genre comique si difficile au cinéma. En s’étudiant trop, l’artiste finit par trop se connaître. Une science exacte de ses moyens lui retire sa spontanéité. Et pourtant, s’il ignore ses moyens, il est mauvais. Voilà un cercle vicieux dont il doit sortir.

De plus, l’artiste doit se donner au cinéma — surtout quand il fait en même temps du théâtre. Le cinéma ne dévoile qu’à ses fervents toute la subtilité de ses symboles.

Voulez-vousque je vous parle d’un maître, d’un qui a compris?… J’ai nommé Chaplin. A mon avis, sans parler de son talent, même, c’est un grand homme. Son importance sociale est énorme. J’entends dire: « Un Charlot gagner cinq millions par an!… C’est une honte! ». Eh bien, c’est peu, si l’on songe aux autres millions: les êtres humains qu’il fait rire. Pendant une heure, il leur a fait oublier leurs soucis, leurs chagrins.

(au téléphone avec Marcel Lévesque, Mon-Ciné, 7 Septembre 1922)

Anthony Asquith

Anthony Asquith
Anthony Asquith

Londres, Août 1929. De la Tamise, qui passe sous les fenêtres de mon hôtel, monte un brouillard léger. Les innombrables courants d’air anglais le font pénétrer jusqu’au salon où je me trouve, j’en suis entourée, l’âme du pays me possède.

Au moment où je fais cette constatation, on m’annonce la visite de M. Anthony Asquith, metteur en scène et fils du célèbre premier ministre. Anthony Asquith entre, léger et mobile comme un feu follet dont il a la couleur. Lui aussi fait certainement partie de l’âme du pays!

Anthony Asquith est jeune, ça ne l’empêchera pas de devenir rapidement un des chefs du cinéma anglais! Sous l’empire, les généraux avaient vingt-cinq ans et savaient se tenir sur des chevaux  qui n’étaient pas de bois. Il faut de la jeunesse pour faire des bêtises, c’est entendu, mais il en faut aussi pour risquer de grandes choses. C’est pourquoi j’avais si envie de mesurer la réaction d’un jeune devant ce casse-cou qu’est le film parlant.

— Le film parlant, me dit Anthony Asquith. Ah! si l’on voulait n’y pas trop parler! Si le mot n’y arrivait que pour ajouter son poids à une situation tendue et se fondre ensuite dans l’atmosphère qu’il a bouleversée!

Est-ce qu’un poète chez nous, n’a pas déjà dit ça, « un mot définitif qui a son prolongement dans le silence »! Aussi bien, Anthony Asquith a un peu l’aire d’un poète. Il en a aussi l’enthousiasme. Tout ce qu’il exprime avec sa parole nerveuse, ses gestes rapides, trahit, lorsqu’il s’agit du cinéma, une exaltation secrète. Il possède le métier, et le métier le possède, c’est le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un metteur an scène.

Dés le collège, Anthony Asquith a pensé au cinéma. Quittant Oxford et se rendant à Washington, où se trouve sa sœur, il n’hésite pas à pousser jusqu’à Hollywood, c’est-à-dire à faire cinq jours de chemin de fer, « pour voir ».

La cité américaine du cinéma ne lui plaît pas, on y travaille trop en série, par tranches; Anthony Asquith ne comprend que l’œuvre homogène imprégnée d’un seule personnalité. Point de collaboration dans le travail, le scénario, le découpage et le montage uniquement faits par le metteur en scène. C’est le contraire de la théorie américaine. Anthony Asquith secoue donc la poussière de ses sandales sur le seuil d’Hollywood et revient en Angleterre, où, après avoir fait ses débuts comme assistant de M. Sinclair Hill, il entre à la British Instructional, dirigée par M. Woolfe, et commence son premier film, Shooting Stars, d’après un scénario de lui.

Il y révèle immédiatement un sens aigu du rythme, un goût marqué pour l’image originale, et on lui confie un second film, Underground, Un cri dans le métro, toujours d’après un scénario de lui, où il commence à s’apparenter à l’école impressioniste allemande. Anthony Asquith est, en affect, fort bien compris à Berlin, puisqu’il va ensuite y tourner la Princesse Priscilla, et c’est encore une combinaison allemande qu’il vient de produire A Cottage on Dartmoor, son premier film sonore et parlant.

Anthony Asquith m’a emmenée à Welwyn Garden City, aux studios de la British Instructional (qui s’équipe actuellement avec le procédé allemand Tobis pour faire du film parlant), et j’ai vu le Cottage on Dartmoor. Le scénario, fait par Anthony Asquith, est conçu de telle façon que la plus grande partie du film est simplement sonore, et que la parole n’arrive que pendant peu d’instants et d’une façon tout à fait originale pour révéler l’état d’âme des héros. Il y a malheureusement encore, dans la partie muette, des sous titres (c’est la formule appliquée jusqu’ici dans la plupart des films américains et qu’il faut supprimer), mais Anthony Asquith marque, dans cette œuvre, un sens du dramatique, une recherche de l’effet de lumière, de la rapidité du mouvement et du choc des impressions, qui dénotent un véritable tempérament. Je l’ai dit déjà, Anthony Asquith va conquérir très vite les feuilles de chêne! Cela ne lui ôte rien de cette modestie, de cet enthousiasme juvénile qui font son charme. Il ne cache pas son anxiété de savoir ce que je pense du Cottage on Dartmoor, ni sa joie quand je lui en dis… ma foi, beaucoup de bien, et nous visitons le grand studio de la British Instructional, tout en discutant sur le compte du film parlant, dont il va devenir un des temples.

Anthony Asquith a le courage de m’avouer que, pour le moment, il n’aime pas le film parlant.

— Eh bien! dis-je, vous n’êtes pas le seul, car j’ai constaté que le fameux succès des talkies, à Londres, se borne à un succès de curiosité. Tout le monde va les voir, mais tout le monde en dit grand mal!

— C’est que le public sent que la chose n’est pas au point. L’œil enregistre plus rapidement que l’oreille, et tout le rythme des nouveaux films en est changé… alourdi. Et puis, il y a de ces voix américaines qui nous mettent les nerfs en boule…

Nous déjeunons maintenant dans la charmante petite salle à manger réservée aux directeurs et aux metteurs en scène, et la discussion continue avec quatre autres Directors (qui, tou, on fait la même petite moue quand j’ai posé mon éternelle question) et cette discussion me prouve que, comme Anthony Asquith, chacun se tient là-bas dans une grande réserve sur le sujet brûlant.

Je mets alors, moi aussi, mon petit grain de sel:

— Figurez-vous, dis-je, que, dégoûtée de tous les talkies, j’ai été voir, hier soir, un film muet. Il faut croire que nous évoluons plus vite que nous ne le croyons, car j’ai eu l’impression atroce qu’ayant quitté la veille un jeune homme, je le retrouvais, ce soir-là, grand-père! La convention qu’on nous impose depuis tant d’années de ces lèvres qui remuent sans rien dire, m’a semblé navrante; j’ai senti, pour la première fois, tout le ridicule. Le film parlant, que je n’aime pas, tuait, pour moi, le film muet… Vous voyez la tragédie.

Le sourire d’Anthony Asquith, son petit sourire ironique et plein d’espoir, me montra que le cas n’est point si grave.

— Il faut fair du film parlant et chercher, voilà tout, conclut-il en souriant!

Anthony Asquith cherchera et trouvera.

J. Bruno-Ruby
(Ciné-Miroir)

A Cottage on Dartmoor Anthony Asquith DVD BFI
A Cottage on Dartmoor, Anthony Asquith DVD (BFI National Archive)

Suzanne Grandais à Berlin

Suzanne Grandais
Suzanne Grandais

23 Août 1913. Ce fut un événement pour le monde cinématographique et une sensation pour le “Tout Berlin”, lorsque la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre que Suzanne Grandais était venue personnellement à Berlin pour assister à la première de ses deux nouvelles créations: Chacun sa destinée et Intrigues amoureuses.

D’abord, cette apparition à Berlin devait se passer incognito, et voilà pourquoi tout a été évité qui pût attirer l’attention, circonstance qui certainement a continué que Suzanne Grandais n’a été vue que par peu de personnes et interviewée par encore moins de personnes.

Pendant le spectacle, l’artiste était assise dans une loge de côté pour pouvoir suivre avec d’autant plus d’attention l’effet des différentes scènes sur le public et étudier les particularités de la projection. Mlle Grandais était accompagnée de M. d’Auchy, qui a conçu la plupart des scénarios de la série, ou qui les adaptera éventuellement. C’est lui aussi qui s’est chargé de la mise en scène. Dans la loge, se trouvait également le second metteur en scène, car lui aussi était appelé à juger de l’effet.

Grâce à l’amabilité de M. Graf, directeur de la Compagnie cinématographique allemande Dekagé film, en autres termes, qui s’est assuré le concours de Mlle Suzanne Grandais, un collaborateur de la Projection, M. von Frankenstein, a été présenté à la célèbre artiste et a pu s’entretenir avec elle quelques minutes au bureau de la direction des Kammerlichtspiele le cinéma qui avait organisé la représentation. Renonçant à l’habituel jeu des questions et des réponses de l’interview, nous n’entendons reproduire que les faits principaux de l’entretien, dit notre confrère, puisque Mlle Grandais a gracieusement  répondu à toutes les questions. A cette occasion, il a été possible aussi de constater que Mlle Grandais n’est pas seulement une célèbre artiste cinématographique, mais aussi une véritable beauté. D’une grandeur moyenne, elle joint à une rare élégance une admirable souplesse des mouvements, ce qui, d’après ses propres paroles, est incontestablement le fruit de son entraînement sportif. Elle est venue , non sans inquiétude, à Berlin, puisque quelques semaines avant la première prise de vues, elle avait été désarçonnée, ce que la gênait quelque peu. Elle croyait donc que son jeu s’en ressentait également et était très agréablement surprise de n’en rien retrouver dans le film. Qu’en France on était habitué à des applaudissements aussi vifs que répétés — résultat de la vivacité de ses compatriotes —mais qu’elle n’aurait jamais cru possible autant d’enthousiasme de la part  des Berlinois et particulièrement des Allemands, dont on se plaît à reconnaître une certaine tendance à la lourdeur. Elle voit dans ce fait un nouveau stimulant, puisqu’il a fourni la preuve que son art cinématographique lui a valu une célébrité internationale, alors qu’auparavant elle ne croyait pas pouvoir dépasser les frontières de sa patrie. Et précisément le film est, comme nul autre moyen, appelé à porter au loin la renommée d’un artiste, dès qu’elle se voue avec un enthousiasme irrésistible à cette mission vraiment belle et hautement intéressante.

Il était très intéressant, dit notre confrère ne matière de conclusion, de suivre, au milieu de l’entretien, le jeu de physionomie de l’artiste et surtout l’éclat de ses yeux, qui, sous le chapeau aux larges bords, se détachaient vigoureusement de sa figure classique, si connue, si aimée de tous les publics qui savent, chaque fois qu’elle paraît sur l’écran, exprimer leur sympathique admiration.

(Tiré du journal berlinois La Projection)