Categoria: Cronologia 1922

Georges Lordier

M. Georges Lordier
M. Georges Lordier

Un nouveau deuil frappe notre Corporation en la personne de M. Georges Lévy-Lordier, directeur du journal Le Cinéma, décédé le 6 janvier 1922, en son domicile à Paris, 28, boulevard Bonne-Nouvelle, à l’âge de 37 ans.

Notre aimable confrère qui comptait beaucoup de sympathies parmi nous laisse infiniment de regrets.

L’inhumation a eu lieu le lundi 11 janvier au cimetière du Père Lachaise.

Georges Lordier était né à Paris en 1884. Son père, M. A. Lévy, chef d’orchestre de tout premier ordre, lui avait fait donnes une brillante éducation artistique. A 18 ans, Georges Lordier était déjà administrateur des Théâtres de Douai, de Lens et de Valenciennes et s’imprégnait du répertoire dramatique. Attiré par l’invention des frères Lumière et devinant l’essor prodigieux qu’allait prendre le cinéma, il entrait en 1904 comme metteur en scène chez Pathé. Quelques anis plus tard, il abandonnait l’édition et fondait, pour le compte de l’Omnia, dirigé par M. Edmond Benoit-Lévy, un grand nombre des salles du Nord et de l’Ouest de la France. Citons Amiens, Boulogne-sur-Mer, Dunkerque, Paris-Plage, Calais, Le Havre, Épernay.

En 1911, il fondait Le Cinéma, où il a toujours défendu la cause du film français.

A peu près à la même époque, il créait Les Grands Films Populaires qui éditèrent notamment Le Bossu, Les Cinq sous de Lavarède, Le Fils de Lagardère, L’Homme qui assassina, Cœur de Française, Montmartre, L’Alerte, L’Arriviste, Le Paradis, le Médecin malgré lui, Le Porteur aux Halles, Le Vengeur, La Petite Mobilisée, la Goualeuse, etc., qu’il  fit tourner dans son studio du boulevard Jourdan.

Il n’abbandonnait pas por cela l’exploitation et, aux salles de l’Omnia qu’il avait reprises à son compte à Amiens, à Dunkerque, à Boulogne, à Épernay, venaient s’ajouter des cinémas parisiens: le Kinérama, le Cinéma (aujourd’hui Ciné Pax) le Paris-Ciné, le Théâtre Montmartre, le Cinéma-Palace, les Folies-Dramatiques.

Il créait aussi Les Chansons filmées, la série de films La Vie Parisienne, avec Polin et Etchepare (Anana) et la série Franco-Film.

Jean Toulout

Jean Toulout
Jean Toulout 1919 c.

Un hasard charitable me fit rencontrer Jean Toulout au moment même où je désirais le voir. Il put donc m’accorder un rendez-vous, non sans difficulté d’ailleurs, car Jean Toulout est un homme occupé, étant à la fois acteur de théâtre et de cinéma. De plus, il est un membre actif des sociétés organisées pour la défend du film et des artistes français.

— Tournez-vous actuellement?

— Non, mais j’ai achevé il y a trois mois environ La Conquête des Gaules, un grand film humoristique et dramatique, d’un genre tout à fait nouveau et qui vous charmera autant qu’il vous surprendra. C’est un film français que produira une nouvelle société formée des trois associés qui veulent donner une forme originale au cinéma: Marcel Yonnet, J. B. Del et Burel.

— Et ensuite?

— Ensuite, je tournerai un film de Robert Péguy pour une autre nouvelle société cinématographique: les Films Barbazza. J’aurais comme protagoniste Yvette Andreyor.

— Quel fut votre film de début?

L’Homme qui assassina. J’avais créé le rôle au théâtre et l’on vint me demander de l’interpréter au cinéma. Mais ceci se passait avant la guerre et c’est de la version française que je vous parle, et non du film présenté dernièrement par la Société Paramount.

— Maintenant, dites-moi… aimez-vous mieux le théâtre ou le cinéma?

— Le cinéma… tel qu’il devrait exister.

— Ne vous est-il pas désagréable d’interpréter toujours des rôles de personnages malfaisants, comme dans Mathias Sandorf, la Nuit du 13, la Vivante Épingle?

— A vous parler franchement, je préfère être à écran un méchant homme et dans la vie un bon bougre, que l’inverse.

— Quel est au cinéma votre rôle favori?

— Celui que j’espère créer un jour.

— Voici de louables ambitions. Et pouvez-vous me dire maintenant votre opinion sur le cinéma en général et le cinéma français en particulier?

— Bien entendu, je suis pour le film français. Sans doute m’accusera-t-on de partialité parce que je suis moi-même un acteur français, mais, en toute sincérité, je trouve que mes camarades ont au moins autant de qualités que les interprètes américains, suédois ou japonais que l’on nous cite sans cesse en exemple.
Les comédiens français ont en eux tout pour réaliser à l’écran les personnages dont leur confie l’interprétation. Si parfois ils paraissent inférieurs, n’en accusez le plus souvent que la mauvaise organisation des metteurs en scène, la défectuosité de l’éclairage, la rapidité avec laquelle les films sont tournés, le peu de repos accordé à des artistes surmenés.
Chez nous, le cinéma est traité uniquement comme un commerce. L’on fixe d’avance le nombre de mètres que tel film doit avoir; qu’importe qu’il soit trop long ou trop court. Il faut qu’il ait tel métrage et non un autre.
On ne pourra rien tirer de bon du cinéma français tant qu’il sera dirigé par des financiers et non par des artistes. Ses ressources artistiques sont cependant illimitées; mais on se refuse à le comprendre.
D’ailleurs, n’est-il pas honteux de voir dans le pays où l’on inventa le cinéma plus de 90 pour 100 de films étrangers? Le cinéma français est en train de mourir si l’on ne vient pas à son secours. Et quelques-uns, que dis-je? la plupart d’entre nous sont bien résolus à mener une campagne, à manifester même s’il le faut, pour assurer au film français la victoire qu’il mérite.

Après cette tirade véhémente, Jean Toulout s’arrête devant moi.

— Quei voulez-vous de plus?

— Parlez-moi de vous. Vous ne m’en avez presque rien dit.

— Que puis-je vous dire que vous ne sachiez déjà, qui n’ait dit et redit? J’aime mon métier, je me désespère de le voir exploité par des individus dénués de scrupules qui ne voient dans le cinéma qu’un moyen de s’enrichir de n’importe quelle façon. Je m’efforce de rendre à l’écran mon personnage tel que je le conçois… Et puis, voilà… c’est tout.

— Vous êtes trop modeste et vous ne réussirez pas à désarmer ma curiosité. Vous ne m’avez même pas dit où vous étiez né?

— Ne trouvez vous pas un peu ridicule qu’on raconte sa vie intime au public?

— Nullement. Les lettres que nous recevons de nos lecteurs nous incitent au contraire à réclamer beaucoup de détails aux artistes sur leur vie privée et nous sommes volontiers indiscrets, dans le limite des bien-séances. D’ailleurs voyez ce que font les artistes étrangers. Ils prennent la peine de rédiger aux-mêmes les communiqués de publicité. Ils mettent à la disposition des journaux des paquets entiers de photos. Comment voulez-vous lutter avec eux, si vous d’adoptez pas un peu leurs façons d’être… en les francisant?

— J’ai horreur du bluff et je me rends compte cependant de la justesse de votre raisonnement. Alors, soyez satisfait. Je suis né à Paris, le 28 septembre 1887. Je ne vous dirai pas, comme tant d’autres, qu’au sein de la nourrice j’ai montré d’étonnantes dispositions pour le métier d’artiste dramatique; toutefois, j’ai songé de bonne heure à monter sur les planches.
J’ai joué successivement au théâtre Antoine, au Gymnase, au théâtre de Paris (ex-Théâtre Réjane), aux Nouveautés et enfin dans la Flamme, la belle pièce de Charles Méré, à l’Ambigu. Je reprenais un rôle crée par Alcover.

— Et au cinéma?

— Je n’ai pas fait tout ce que j’aurais voulu, mais je pense que l’avenir m’apportera de grandes compensations. Je vous ai déjà dit tout à l’heure que j’avais créé l’Homme qui assassina (version française), ensuite vint l’Arriviste, d’après Champsaur, puis la Dixième Symphonie, mis en scène par Abel Gance. J’avais pour partenaires Emmy Lynn et le regretté compagnon Séverin-Mars, dont la mort a été une perte pour la cinématographie française. Je me suis pas arrêté là; j’ai interprété encore la Faute d’Odette Maréchal, la Fête espagnole, de Louis Delluc; la Belle Dame sans merci, de Germaine Dulac; la Nuit du Treize, d’Henri Fescourt (une de mes créations préférées); Mathias Sandorf, toujours de Fescourt, enfin la Vivante Épingle, où je faisais le journaliste-maître chanteur; et le Roi de Camargue.

— Vous oubliez de dire que votre partenaire habituelle, la sympathique et charmante Yvette Andreyor, est votre femme.

— Le fait est qu’Yvette et moi, nous sommes si unis, toujours rarement autrement qu’ensemble. Puis-que vous voulez des détails intimes, sachez que nous avons une mignonne petite fille, qui ne pense pas encore au cinéma, du moins je veux ben le croire.

— Vous n’êtes pas simplement un artiste, mais aussi un « protecteur » d’artistes et dans votre genre un grand « animateur ». Vous faites partie des principaux  syndicats et associations professionnels susceptibles d’aider vos camarades…

— Ne parlez pas de cela.

— Si, j’en parlerai, car je sais que vous ne ménagez ni votre temps ni votre peine pour améliorer le sort de tous ceux que l’art muet fait vivre. Cela est très beau. Trop peu de gens sont au courant des bonnes actions que vous accomplissez dans l’ombre, pour le plus grand bien du cinéma français.

Mais Jean Toulout haussa ses larges épaules d’homme courageux et taillé pou la lutte. Doucement, il me demanda de ne pas insister et devant une telle modestie, je dus m’incliner.

Glym
(Mon Ciné, 21 Septembre 1922)

Marcel Lévesque

Marcel Lévesque

Par où faut-il commencer? Je suis né à Paris le 6 décembre 1877.  Montmartre était une colline où il y avait des champs et des chèvres. J’habitais là, au haut d’une haute bâtisse et j’y rapportais les pensées champêtres de la journée. A trois ans, les gros chiens étaient pour moi des veaux, les serins en cage des rossignols et les arbustes rabougris, des forêts.

Une vielle cousine, veuve d’un officier, voulait faire de moi un général. Je lui assurais que je voulais être “naturaliste”.

Le mot, pour moi, avait un sens.

Quand j’eus huit ans, j’entrepris de fonder un théâtre. Avec l’aide de mon grand frère, je peignais des décors sur les vieilles caisses. Je jouais les rôles d’ingénues, ce que mon jeune âge me permettait, et je volais pour cela les perruques de ma tante.

Notre théâtre eut son succès. Nous avions recruté quelques gosses comme spectateurs et, quatre ans après, nous entreprenions de monter Ruy Blas, dans des décors de ma composition.

Enfin mes études terminées, je me mis à travailler sérieusement avec Delaunay.

Pour la première fois, je parus sur les planches du casino du Raincy dans une pièce de Lebiche: Par Amour de l’Art.

Ce fut du joli! Les rampes, les éclats de rire de la salle et l’émotion me coupèrent mes moyens au point que j’oubliai mon texte. Je me mis alors à improviser un jeu de scène avec des bûches que je laissai tomber et repassai d’un bras dans l’autre.

Dans la salle, ce fut du délire. Je crus bien qu’on m’emboîtait et je courus me cacher dans la loge. On vint m’y féliciter… à mon grand étonnement. C’est bien ça la vie!

Du Raincy, l’arrivai à Paris. De Paris, je fus à Amsterdam et de là en Egypte.

Dès mon retour, je jouai tour à tour aux Capucines, à l’Athénée, au Vaudeville, à l’Odéon, au Théâtre Michel. J’ai crée quatre-vingts pièces: l’Enfant du Miracle, les Tribunaux Comiques, Triplepatte, Faisons un Rêve

Je avais toujours refusé de faire du cinéma, je l’avoue à ma honte. Un jour, Gavault, qui présidait à cette époque aux destinées du Film d’Art, me demanda de jouer Deutz dans l’Arrestation de la Duchesse de Berry.

Ce dut être bien mauvais. J’ajoute — toujours à ma honte — que je ne me suis même pas dérangé pou aller me voir l’écran… J’aurais été, j’en suis sûr, honteux de moi-même.

J’étais ancore dans cet état de civilisation pue avancée quand Léonce Perret vint me voir au Palais-Royal. Je lui dis en passant que j’avais une idée de scénario. Il me la demanda. Je la lui apportai et nous tournâmes un petit film: Léonce et Poupette.

Cette fois, je ne manquai pas d’aller me voir. J’eus là la plus grande désillusion de ma vie.

Car, vous savez, c’est bien curieux , mais pas drôle du tout de se voir sur toutes les coutures projeté sur un écran. Tout de même, on se croyait mieux que ça!

Moi, j’étais désemparé. Mais Léonce Perret était content. C’était tout ce qu’il fallait.

Oh! comme j’étais désillusionné! Comme je m’attendais à autre chose que l’expression muette de quelques situations risibles l’aide de quelques tics que la photographie reproduisait fidèlement.

Car c’était là, alors, tout le cinéma.

Et pourtant, j’étais attiré par l’inconnu. Je portai à Léonce Perret un second scénario que nous tournâmes encore. J’avais plus d’indulgence pour le cinéma et pour moi-même.

Pourtant, j’hésitais à sacrifier près de vingt ans de travail et ma situation de comique de théâtre. J’ai donc essayé les deux de front, faisant à chacun des deux arts des infidélités momentanées, pendant les heures où l’un d’eux m’appelait exclusivement.

Je tournai avec Feuillade la série des joyeux vaudevilles de chez Gaumont et, après cela, ce furent les grandes aventures: les Vampires, où j’ai tourné le rôle de Mazamette, l’ancien vampire repenti et devenue croque-mort… puis millionnaire, et se déguisant en chiffonnier pou retrouver des obus dans des cartons à chapeaux oubliés au pied du Sacré-Cœur; Judex, où je fus Cocantin, un nom qui m’est resté, comme tant d’autres, d’ailleurs.

Quels bons ciné-romans! On n’en fait guère plus comme ceux-là…

Depuis deux ans, j’ai entrepris avec Louis Nalpas une nouvelle série de Serpentin.

Les meilleurs furent, à mon avis, Serpentin Reporter et Serpentin au Harem.

Mis quel genre ingrat que ces films comiques! Dieu sait pourtant quel travail et quels soins ils demandent.

J’ai donc tourné une cinquantaine de films…

Dans quelque temps, vous verrez un nouveau Serpentin: Serpentin fait de la Peinture. Et un peu plus tard, vous me verrez encore dans La Dame de Chez Maxims, que je viens de tourner à Rome, avec Pina Menichelli, Palermi comme metteur en scène, pour la Rinascimento.

Voulez-vous mes idées sur le comique?… Vous me prenez bien au dépourvu. Enfin, je vais essayer…

Mon but, vous le connaissez, il est bien simple: faire rire. Quand je dis que c’est bien simple, c’est une façon de parler. A mon humble avis, c’est très difficile.

Le comique est plus ardu que le sérieux. Molière trouvait « que c’était une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens ». Or, en plus des honnêtes gens, un scénario doit faire rire les snobs de toutes les capitales du monde. Le meilleur comique, chez un artiste, est celui qui s’ignore lui-même, celui qui se dégage de sa personne. C’est ce qui rend le genre comique si difficile au cinéma. En s’étudiant trop, l’artiste finit par trop se connaître. Une science exacte de ses moyens lui retire sa spontanéité. Et pourtant, s’il ignore ses moyens, il est mauvais. Voilà un cercle vicieux dont il doit sortir.

De plus, l’artiste doit se donner au cinéma — surtout quand il fait en même temps du théâtre. Le cinéma ne dévoile qu’à ses fervents toute la subtilité de ses symboles.

Voulez-vousque je vous parle d’un maître, d’un qui a compris?… J’ai nommé Chaplin. A mon avis, sans parler de son talent, même, c’est un grand homme. Son importance sociale est énorme. J’entends dire: « Un Charlot gagner cinq millions par an!… C’est une honte! ». Eh bien, c’est peu, si l’on songe aux autres millions: les êtres humains qu’il fait rire. Pendant une heure, il leur a fait oublier leurs soucis, leurs chagrins.

(au téléphone avec Marcel Lévesque, Mon-Ciné, 7 Septembre 1922)