Violettes Impériales d’Henry Roussell

Raquel Meller dans "Violettes Impériales" d'Henry Roussell
Raquel Meller dans “Violettes Impériales” d’Henry Roussell

Paris, janvier 1924.

Joli titre et comme il évoque bien l’histoire de cette humble marchande de fleurs dont la vie fut mêlée — d’après la légende d’Henry Roussell — à celle d’Eugénie de Montijo, impératrice des Français.

Dans son nouveau film, Henry Roussell a pu réaliser du Seville de 1850 une reconstitution tout à fait curieuse.

L’interprétation de Violettes Impériales est particulièrement brillante. D’abord Raquel Meller qui joue la Bouquetière, ensuite André Roanne qui interprète l’officier de chasseurs Saint-Affremont. Puis viennent Suzanne Bianchetti, l’impératrice Eugénie; O’Kelly, le fiancé d’Eugénie de Montijo et toute une pléiade d’excellentes artistes.

Le brillant jeune premier André Roanne a bien voulu nous donner quelques détails sur Violettes Impériales.

— Nus avons vraiment fait du beau travail en Espagne, nous dit-il. L’évocation de Séville sera aussi bien réussie que celle des Flandres sous Philippe II dans les Opprimés. Nous avons tourné sur les vieilles places de la ville, place Pilatos et place Lopez Pintado, évoluant au milieu d’une population qui avait revêtu, en l’honneur de la prise de vues, les plus beaux et les plus curieux costumes locaux de 1850.
Nous avons même réussi à tourner à l’intérieur de la cathédrale avec de la pellicule ultra rapide et sans autre moyen d’éclairage que des rais de lumière renvoyés de miroir à miroir jusqu’à l’endroit voulu. Kruger, notre opérateur, a réalisé là, à mon avis, un vrai tour de force.
D’ailleurs, Raquel, très bien reçue à la cour, obtint du roi Alphonse XIII non seulement toutes les autorisations nécessaires, mais encore ses propres carrosses que vous verrez au cours de quelques scènes tournées là-bas.
Depuis notre retour, Henry Roussell a réalisé d’autres « clous ». Nous avons tourné quelques scènes dans les salons de l’Hôtel Continental où se trouvent des reconstitutions exactes de pièces des Tuileries, ce à quoi personne n’avait encore pensé.
Nous avons notamment transformé une petite maison de Saint-Denis en la sortie du Théâtre Italien. Un détail amusant: notre opérateur devait déménager son matériel toutes les fois que passait un tramway ou une voiture des Halles chargée de légumes, ce qui rendit le filmage de ces petites scènes assez long. Raquel Meller, devenue artiste adorée du public, sortait de son théâtre montait dans son car rosse au milieu des applaudissements.
Tous vos lecteurs de Saint-Denis étaient d’ailleurs présents pour voir tourner la scène et ils ne ménagèrent pas leurs applaudissements.
Puis il y eut autre chose: une grande scène la nuit sous la pluie. Celle-ci ne venait-pas, on dut en faire d’artificielle. Voici quel était le thème: « L’Impératrice quitte le palais des Tuileries pour assister à une grande fête donnée en son honneur dans un orphelinat. Il y a un complot contre elle. Raquel se fait passer pour l’Impératrice, afin de mourir à sa place. »
On tourna cette scène sous les voûtes de l’hôtel de ville de Saint-Denis. Une pluie torrentielle tombait: les pompiers de Saint-Denis avaient mis quinze lances en batterie. Nous fûmes tous trempés.
Soirée mémorable! Henri Roussell avait commandé pour la circonstance cent cinquante figurants en costumes, quarante cavaliers sabre au clair, des omnibus de l’époque les fameux Panthéon-Courcelles!
Jusqu’aux premières lueurs  de l’aube les camions générateurs envoyèrent leurs feux sur cet ensemble impressionnant.
Mon cheval, mouillé et aveuglé, s’emballa, au grand péril  de mon bel uniforme. Je dois avouer que j’étais beaucoup plus hanté par la perspective de plusieurs accrocs irrémédiables que par celle d’une chute sur le pavé de Saint-Denis.

Violettes Impériales, lors sa présentation à la salle Marivaux, a remporté un gros succès analogue à celui de Kœnigsmark. Il est réjouissant de constater que voilà deux films français qui honorent notre production nationale et qui surpassent bien des œuvres étrangères qui furent annoncées à grand renfort de publicité.

Raquel Meller est admirable dans son rôle de bouquetière. Cette artiste prodigieuse d’expression, s’est surpassée et cette création ne fera qu’accroître sa popularité auprès du public des cinémas.

A côte d’elle, André Roanne fut un amoureux qui porte avec infiniment d’élégance le costume d’officier du Second Empire.

Suzanne Bianchetti, dans le rôle de l’Impératrice Eugénie, s’affirme encore une fois une artiste de grand talent. Elle sut jouer ce rôle difficile avec une sûreté digne d’éloges.

Henry Roussell a réalisé une belle œuvre. Il a bien mérité de la Cinématographie Française.

Lucien Delbelle
(Mon-Ciné)

Le Cinématographe Lumière

Paris, 30 décembre 1895.

Mon cher ami,

Voici le cinématographe entré dans une nouvelle phase de sa vie, et la première qu’il a donnée samedi soir (28 décembre 1895), dans sa salle, à lui, a été un beau succès; je vous adresse mes cordiales félicitations. Je n’étais malheureusement pas de la fête; averti la veille seulement par une simple circulaire imprimée, je n’avais pu me tenir libre d’engagements pou cette soirée; mais j’avais, au dernier moment, demandé la faveur d’une invitation pour mon beau-frère, M. Violet, et pour M. Cartier, et ces deux amis m’ont rapporté leur impression partagée par tous les assistants, qui a été excellente.

L’assemblée était très nombreuse. Cela devait être. Aussi me serais-je fait scrupule, même si j’avais été prévenu à temps, d’augmenter l’affluence à cette première, en sollicitant l’admission d’un certain nombre d’amis et connaissances qu’il m’eût été pourtant agréable d’y convier…

Nos nouvelles fourches seront terminées demain soir; nous ferons la substitution à la reprise du travail d’atelier en 1896. Cela sera vivement enlevé et je commencerai à vous expédier les appareils suivant vos ordres.

Tenons-nous le type définitif? Peut-on se lancer sur la commande de deux cents?

Jules Carpentier
(lettre à Louis Lumière)

Jules Carpentier, à qui fut confiée, dès 1895, la construction des premiers appareils commercialement exploités et qui étaient connus à l’époque sous le nom de défileurs Carpentier-Lumière, était sorti l’un des premiers de l’École Polytechnique, mais il renonça à la place enviée d’ingénieur des manufactures de l’État pour entrer comme simple ajusteur aux ateliers de P. L. M., a fin d’apprendre effectivement la construction mécanique. Peu après il acquérait les ateliers Ruhmkorff et leur donnait une impulsion remarquable. En 1892, il créa la fameuse Photo-Jumelle qui, durant de très longues années, fut considérée comme l’appareil photographique idéal. Membre de l’Académie des Sciences et du Bureau des Longitudes, commandeur de la Légion d’honneur, président de la Société Française de Photographie, de 1909 à 1919, Jules Carpentier est mort en 1921, victime d’un accident d’automobile.

Le Cinématographe Lumière
Le Cinématographe Lumière

Comment j’ai filmé les chutes du Niagara

M. Leo Lefebvre, c’est le premier opérateur français qui a tourné la cataracte du Niagara. Nous rapportons ci-dessous ses souvenirs.

les pasegeurs
il y a là deux arrivées pour les voyageurs…

Paris 1922. C’est au mois d’août 1906 que je tournai les chutes du Niagara. Avant nous, Thomas Edison avait réalisé un film des rapides: il s’agissait de faire mieux. Une pensée me soutenait: nous étions les premiers Français qui voulaient fixer sur l’écran les chutes impressionnantes. Les Indiens ont donné à la cataracte le nom de Niagara: tonnerre de l’eau. C’est véritablement le tonnerre, et à une distance de plusieurs kilomètres, les oreilles perçoivent un roulement sourd, ininterrompu. Ce n’est guère rassurant. Il faut se souvenir de ceci pour imaginer le spectacle; le fleuve, a une longueur de 53 kilomètres. Il sort du lac Erié entre Buffalo et le fort du lac Erié; il y a là deux arrivées pour les voyageurs qui viennent admirer le Niagara. D’abord, l’eau coule paisiblement, mais  à la cataracte, la chute tombe d’une hauteur de 50 mètres dans le vide et précipite 5.000 mètres cubes d’eau par seconde. C’est quelque chose!

Après avoir exploré le terrain, nous constatâmes que le point idéal, pour nous placer, l’opérateur Daret et moi, était hérissé de pancartes: Fordidden to pass (Défense de passer). De vigilants gardiens étaient là, mais avec quelques dollars…

Enfin, nous pûmes installer la camera, non sans difficulté, et après una assez périlleuse gymnastique, à un endroit qui nous parut le plus propice, mais non le plus sûr, car le sol se désagrégeait sous nos pieds et nous étions à 50 mètres, à pic, au-dessous des rapides. La mise en scène ne dura — fort heureusement — que cinq à six minutes, pour prendre un négatif de 60 mètres, mais les minutes nous parurent longues…

les caratctes
D’abord, l’eau paisiblement…

Nous tournâmes ensuite les rapides de Whirlpool où se noya le capitaine Webb, le célèbre nageur, et là, dans le dessein de faire mieux et de battre Edison, nous décidâmes d’installer l’appareil au milieu des rapides eux-mêmes. Nous avions de l’eau jusqu’aux genoux. Autour de nous, des vagues bouillonnaient, menaçantes… La camera tournait toujours. Le film se termina par Goat Island (Ile aux chèvres) et le Horse Shoe (Fer à cheval) qui est le nom de la chute canadienne. Cette chute grandiose est un gouffre formidable du fond duquel l’eau remonte en molécules impalpables. Gare à la douche!

Le négatif ainsi obtenu avait environ 200 mètres il fut réduit à 135 mètres, ce qui était fort long pour l’époque, nous parlons  de 1906.

Depuis, avons-nous besoin de dire que les chutes du Niagara furent filmées par bon nombre d’opérateurs et mieux que par nous. 1906, c’est la préhistoire du cinéma.