Un entretien avec Albert Capellani

"Peau d'Ane" (1908) d'après le conte de Charles Perrault. Réalisateur: Albert Capellani, trucages Segundo de Chomón.
“Peau d’Ane” (1908) d’après le conte de Charles Perrault. Réalisateur: Albert Capellani, trucages Segundo de Chomón.

Paris, Avril 1923

On oublie un peu trop en France, au moment où notre cinématographie est nettement distancée par les Américains, l’effort laborieux et soutenu des pionniers de l’écran français jusqu’à 1914. Et pourtant, à cette époque, nos « images mouvantes » régnaient en maîtresses sur les écrans de notre pays et de l’étranger.

Les Etats-Unis qui, aujourd’hui, se montrent rebelles aux productions françaises nous ouvraient largement leurs marchés, copiaient nos films, les prenaient comme modèles, et, pendant cet âge d’or de notre cinéma, nombreuses furent nos pellicules qui traversèrent l’Atlantique, moins nombreuses, les bandes américaines qui virent nos écrans.

La guerre a bien changé les choses. Inexistante pendant près de cinq années, notre industrie cinématographique n’a pu lutter avec ses rivales d’outre-Atlantique qui, s’inspirant souvent de nos efforts du début, intensifièrent leur production dans une proportion formidable. Dès lors, les progrès américains ne firent que s’accentuer. Ecrasés par cinq années d’inaction nos réalisateurs ont tenté péniblement de rendre au film français son éclat et sa prépondérance d’avant-guerre, ils n’y sont pas encore parvenus. De belles bandes ont été réalisées qui font honneur à nos metteurs en scène, mais l’Amérique si prodigue de ses films, refuse complètement les nôtres.

Ne pouvant produire à leur gré pendant les hostilités, un certain nombre de nos réalisateurs émigrèrent en Amérique. Albert Capellani fut du nombre. Mobilisé à la déclaration de guerre, puis exempté en 1915, le cinégraphiste ne pouvant travailler en France avec des moyens rudimentaires, produisit chez nos amis d’Amérique. Après un long séjour outre-Atlantique, ce pionnier du cinéma nous est revenu. Je viens de lui rendre visite et de lui demander quelques-unes de ses impressions françaises et yankees.

L’air très « américain », le visage rasé (aux Etats-Unis, Albert Capellani portait toute sa barbe), le réalisateur me reçoit avec cordialité.

— Vous collaborez à la seule revue cinématographique française qui soit lue aux Etats-Unis, me dit-il, j’ai vu Cinémagazine à New-York et en Californie…

— Et c’est aujourd’hui Cinémagazine qui vient vous voir pour vous demander quelques souvenirs… vos opinions sur les cinématographes française et américaine… sur vos efforts personnels.

— Diable! Vous me prenez un peu au dépourvu… J’ai tourné tant de films qu’il m’est impossible de vous en donner tous les titres. S’il me fallait les compter, le problème serait des plus difficiles…

— Vous êtes, en effet, un des premiers pionniers de l’écran français…

Depuis vingt-deux ans je m’intéresse au cinéma. Combien ai-je connu ou dirigé d’artistes!!…

Et Albert Capellani me conte ses débuts à la tête de la production de la Société des Auteurs et Gens de Lettres. II compte à son actif le baptême de « Rigadin » qui interpréta ses premières bandes sous sa direction, ainsi que Max Linder. Il fut aussi le parrain de « Boireau » alias André Deed, qui reparaît actuellement dans Taô, après une longue absence de l’écran.

Puis furent montés les grands films tirés d’œuvres célèbres, dont le souvenir reste vivace, non seulement en France, mais en Amérique où ils ont été présentés pour la plupart: Les Misérables, avec Krauss, Notre Dame de Paris, où Napierkowska débuta à l’écran, Le Courrier de Lyon, Le Roi s’amuse, Lucrèce Borgia, Le Chevalier de Maison-Rouge, Germinal, Patrie, Marion Delorme, Les Mystères de Paris: Le premier Voile du Bonheur, La Glu, avec Mistinguett. Le dernier film réalisé en France fut Quatre-Vingt treize.

— Je « guillotinai » Cimourdain le jour de la mobilisation, ajouta l’excellent metteur en scène, et l’épilogue du célèbre drame de Victor Hugo fut tourné pendant que toutes les cloches des églises voisines sonnaient le tocsin…

Dès lors, opérateurs, artistes, figurants rejoignirent, pour la plupart, les armées. Après un an de service militaire, Albert Capellani, démobilisé, partit pour l’Amérique.

— Je fus accueilli avec la plus grande cordialité, me confie le réalisateur de Notre Dame de Paris. Mes Misérables avaient obtenu beaucoup de succès sur les écrans américains, et je n’étais pas un inconnu pour le public yankee. Dès 1915, le travail ne me fit pas défaut. Je dirigeai maints artistes célèbres de l’écran américain, en particulier Clara Kimball Young, dans Les Marionnettes, et toute une série de films, Robert Warwick, Nazimova dans les trois grandes productions qui consacrèrent sa réputation: L’Occident, Hors la Brume et La Lanterne Rouge; June Caprice et Creighton Hale dans Le Danseur inconnu, Oh boy! etc… Mary Mac Laren, Noah Beery, Marion Davies, Norman Kerry et une multitude d’autres artistes dans une nouvelle série de films qui n’ont pas encore été présentés au public français… Ce fut ensuite mon départ, ma rentrée en France, la préoccupation de trouver un appartement qui me donna, certes, plus de mal que la réalisation de L’Occident!…

— Quelles ont été vos impressions à votre retour en France?

— Je ne vous cacherai pas que j’ai été très désillusionné: mon pays, que j’avais laissé dans une situation enviable au point de vue cinématographique, a perdu le rang conquis sans difficulté avant-guerre. Certes, en Amérique, je n’entendais guère parler des productions françaises, mais je ne les pensais pas délaissées à un tel point…

— Vous avez vu quelques-uns de nos films outre-Atlantique?

— Je n’en ai remarqué qu’une toute petite quantité: J’Accuse, Le Rêve, Visages voilés, Ames closes, La Faute d’Odette Maréchal et Phroso. Par contre, la production allemande arrive de plus en plus nombreuse sur le marché américain. Fort adroits, nos rivaux d’outre-Rhin ont tout d’abord offert, à des prix dérisoires, des films fort bien réalisés et qui ont obtenu un succès énorme en Amérique.

Cette réussite a incité les exploitants yankees a continuer ces relations commerciales et les productions allemandes ont obtenu, là-bas, une place enviable sur les écrans.

— Pourquoi: cette préférence des films allemands?… Pourquoi ce dédain des films français?…

— Parce que réalisateurs et producteurs français ignorent pour la plupart la mentalité américaine. Un film qui obtiendra un grand succès chez nous pourra fort bien ne pas intéresser les yankees. Il existe un abîme entre les caractères des deux publics. Les Américains, de leur côté, nous méconnaissent totalement. Certaines de leurs productions nous sont, elles aussi, incompréhensibles. La grande majorité, cependant, très commerciale et parfois remaniée avant d’être présentée chez nous, peut facilement intéresser les spectateurs français…

— Les deux mentalités sont-elles opposéés au point de ne pouvoir se rencontrer?

— Se rencontrer? C’est là chose bien difficile et à laquelle personne ne pourra parvenir.

— Un certain nombre de nos metteurs en scène travaillent pourtant dans les studios américains…

— Certes, Gasnier, Chautard, Tourneur ont tourné en même temps que moi, et continuent encore à tourner en Amérique. Ils ont dû, pour cela, adapter leurs goûts français à la mentalité américaine, et cette compréhension de l’état d’âme yankee leur a permis de réaliser un grand nombre de bandes bien accueillies dans les salles du Nouveau Monde. Je me suis inspiré de la même méthode, et je vous avouerai même que certains de mes films eussent été moins compréhensibles pour mes compatriotes que pour mes « hôtes »…

— Cette réalisation vous accordait-elle au moins toute satisfaction?

— Nous n’avions pas à nous plaindre et à courir après les capitaux. corvée des plus désagréables que nos metteurs en scène doivent exécuter bien souvent d’après ce que j’ai vu à mon retour en France.

— Il est certain que le cinéma français attend toujours un Mécène bienveillant, mais ce dernier n’est peut-être pas encore né. Nos financiers n’osent pas subventionner le cinéma qui constitue pourtant un admirable champ à cultiver, plein de promesses.

— Cette préoccupation n’existe pas en Amérique. Ainsi, par exemple. La Lanterne Rouge qui coûta 90.000 dollars, en rapporta un million.

— L’affaire était bonne!

— Elle n’est malheureusement pas possible en France. Cependant, je ne suis pas aussi pessimiste que vous pourriez le penser: je crois en l’avenir du cinéma français. Certes de grandes réformes sont à accomplir et l’on doit s’affranchir de certains préjugés, de certaines routines. La France ne manque pas d’artistes, de gens d’imagination capables d’apporter à l’écran toute leur ardeur et tout leur talent… et puis, pourquoi ne lance-t-on pas, en France, comme en Amérique, des étoiles ?… Je suis fort partisan du système des « stars » et j’estime que la célébrité, la popularité de certaines vedettes est un gage de succès pour maintes productions. Est-il donc si difficile de trouver quelques jeunes interprètes capables et bien doués, en France? Je ne le crois pas, et serais partisan de cette réforme, à mon avis, salutaire et nécessaire au relèvement de nos productions. Les films français interprétés par des étoiles intéresseraient davantage les étrangers et faciliteraient l’entrée de nos bandes sur le marché américain…

— Ce serait rompre avec les habitudes de nos réalisateurs.

— Ce changement serait, je crois, à tenter. En attendant, j’espère bien continuer en France mes réalisations.

— L’écran français reverrait-il de nouveau vos productions françaises, si goûtées avant-guerre.

— Je l’espère. A mon retour à Paris, je me proposais de ne plus rien faire et de me reposer, mais l’inactivité me pèse, et, bientôt, si les pourparlers que je va’s entreprendre aboutissent, j’aurai la joie de travailler dans mon pays après huit ans d’absence.

— Voilà une nouvelle qui fera plaisir à tous les amateurs de bon cinéma, et votre célébrité aux Etats-Unis, les bonnes scènes que vous y avez tournées vous permettront sans doute de faire accepter outre-Atlantique des films français, cette fois, qui, aussi nombreux, sinon plus nombreux qu’avant-guerre, iront prouver à nos amis américains la vitalité, le renouveau de notre cinématographie…

Nous nous séparons sur ces paroles d’espoir. Puisse le réalisateur des Misérables, le pionnier infatigable des « images mouvantes », retrouver dans les deux mondes son succès de jadis et préluder à une grande expansion de notre cinéma au pays des dollars.

Albert Bonneau

Nos metteurs en scène: Germaine Dulac

Germaine Dulac

Si nous avons de nombreuses et talentueuses interprètes plus photogéniques les unes que les autres, si quelques femmes de lettres et non des moindres, telles que Mmmes Lucie Delarue-Mardrus, Colette, etc., ont écrit de très intéressants scénarios, jusqu’à ce jour peu de femmes se sont lancées dans la difficile et ingrate carrière de metteur en scène.
En Europe, en France, nous avons l’excellente cinégraphiste Mme Germaine Dulac, dont on vient d’apprécier la technique évocatrice dans la Souriante Mme Beudet, sujet un peu abstrait qui ne fera pas oublier ses précédents films, tels que: Géo le Mystérieux, avec la délicieuse Marken; Dans l’Ouragan de la Vie, avec Stacia Napierkowska, dont le subtil talent est si personnel.
Critique dramatique appréciée, Mme Germaine Dulac s’intéressa, dès 1913, au cinéma, dont elle se mit à étudier la technique. De là à écrire pour l’écran, il n’y avait qu’un pas: et elle le franchit en présentant chez Pathé son premier scénario, les Sœurs ennemies, qui fut immédiatement reçu.
— Mais pourquoi ne le mettriez-vous pas en scène vous-même? dit le directeur artistique de chez Pathé à Mme Germaine Dulac.
La proposition était tentante, elle accepta, et elle eut raison, car, timide e modeste, ce début fut des plus heureux.
Après la vision de ce film, que l’on reverrait avec plaisir — n’est-il pas interprété par Mme Suzanne Desprès?… — je voulus connaître Mme Germaine Dulac, qui daigna me faire un accueil des plus aimables.
Je dois avouer que je pansais me trouver en présence d’un amateur ayant eu le caprice de vouloir tourner un film et la précaution de s’être fait aider par un habile praticien, et je fus agréablement surpris d’être en présence d’une artiste, d’une technicienne accomplie et rompue à toutes les difficultés de l’art complexe du compositeur de films.
Toujours attiré par les questions de mise en scène, Mme Germaine Dulac avait déjà fait à ce sujet de nombreuses conférences et écrit de remarquables études critiques qui méritent de ne pas être oubliées. Quoique aimant passionnément le théâtre, les immatérielles féeries de l’Art Muet l’attirèrent; et elle se consacra toute à cet art nouveau, trop jeune encore pour connaître l’ampleur de toutes ses possibilités, et qui offre à chacun un merveilleux domaine où l’avenir dominera le passé, et ou l’on peut — si l’on en a la force, les capacités et le feu sacre!… — créer des formules nouvelles, sans risquer de se heurter, comme au théâtre ou en littérature, à de trop géniales traditions pour pouvoir les dépasser.
Très sévère pour ses œuvres, Mme Germaine Dulac ne veut pas encore les considérer comme des réalisations d’art lui ayant donné toutes les satisfactions esthétiques qu’elle recherche et qu’elle espère atteindre.
Au travail, Mme Germaine Dulac va, vient et se dépense avec une infatigable ardeur. La plantation des décors, la disposition des meubles, des tapis, des tentures, des velours et les soies qu’elle affectionne tout particulièrement pour la réalisation des jeux de lumière, la délimitation du champ et même la mise au point de l’appareil de prise de vues, elle dirige tout par elle-même et ne veut laisser à personne la responsabilité du moindre détail, et lorsqu’après une éreintante journée elle rentre chez elle, fatiguée, mais non lasse, c’est pour travailler encore.
Après avoir tourné Ames de fous, sérial en six épisodes, Mme Germaine Dulac réalisa pour le Film d’Art la Cigarette, comédie sentimentale où M. Signoret trouva un de ses meilleurs rôles cinégraphiques.
Mme Germaine Dulac, qui, généralement, préfère mettre en scène ses propres scénarios, fit, cependant, une exception pour la Fête espagnole, de L. Delluc. C’est de ce film que date la période moderne de sa production. D’autres films suivirent: Malencontre, la Belle sans merci, la Mort du soleil, dont, par leurs qualités diverses, on peut et on doit dire le plus grand bien.
Il y a quelques mois, Mme Germaine Dulac avait annoncé son intention de mettre à l’écran les Frères Karamazov, de Dostoïevsky, puis Werther, de Gœthe. Des amis l’en dissuadèrent, en lui demandant de réserver tout son talent è des œuvres bien françaises. Elle a renoncé à ces projets, et, prochainement , avec la délicieuse Denise Lejeay elle tournera le Cachet Rouge, d’Alfred de Vigny, et, peut-être, une œuvre des plus célèbres de Guy de Maupassant.
Mme Germaine Dulac est un beau tempérament d’artiste, dont les futures réalisations cinégraphiques ne peuvent qu’amplifier le prestige de cet art synthétique, dont les rythmes visuels et l’harmonie des nuances ont une si grande affinité avec la polyphonie orchestrale.
Enfin ce qu’il faut retenir de l’exemple donné par Mme Germaine Dulac, c’est que les femmes sont remarquablement douées pour réaliser des œuvres à l’écran. Qu’on ne l’oublie pas! l’éducation de la femme se fait surtout par la vision; elle sait mieux que l’homme noter d’un simple regard le battement de la vie. Elle distingue plus vite le mouvement qui déplace les lignes, en accord ainsi avec Baudelaire qui, croyons-nous, eût été un des fervents du septième art!
Elle est capable d’éviter des fautes de goût dans le costume, dans l’ameublement qui ne sont pas perçues par nous; tel détail de tenue qui ne nous frappe pas choque immédiatement une femme. Voilà pourquoi la femme qui est artiste, intelligente, sensible, peut se distinguer dans la carrière cinématographique. Mais la tentative exige des forces et des qualités de premier ordre; ce qui nous fait craindre que là, comme dans le ciel, il y aura beaucoup d’appelées et peu d’élues.

V. Guillaume Danvers
(Ciné-Miroir, 15-08-1923)

Vidocq Empereur des policiers

Vidocq de Émile Bergerat, Théâtre Sarah-Bernhardt, Paris 15-05-1910
Le cabinet du compte Decazes: Le compte Élie Decazes (M. Luitz), Vidocq (M. Jean Kemm), La marquise de Madiran (Mlle. L. Derval), dans Vidocq de Émile Bergerat, Théâtre Sarah-Bernhardt, Paris 15-05-1910

Paris 1910…

Vidocq est un personnage complexe et bizarre, appartenant à la légende au moins autant qu’à l’Histoire. Ce qu’on sait de lui est incertain et fort laid. In n’est point assuré qu’il fut aussi repentant at aussi vertueux que certains romanciers le racontent, mais il est évident qu’il fut un franc scélérat, voleur et déserteur, forçat évadé du bagne, mouchard au service de qui le paierait pour accomplir un peu toutes les besognes, fabricant de papier, tenancier d’agence louche, essayant de vendre ses histoires de brigand aux feuilletonistes de l’époque, finissant d’ailleurs, en petit bourgeois médiocrement renté et suspect à tous.

Ce n’est point un héros très reluisant. Il représente un mélange disgracieux de crime et de châtiment, de bandit et de policier. Il pourrait être Jean Valjean et n’est que Javert. Pourquoi M. Émile Bergerat a-t-il voulu nous le rendre sympathique et tenter sa réhabilitation? Noble entreprise de poète qui méritait de réussir et qui valait tout au moins par son originalité.

(…)

La vie de Vidocq abondait en traits pittoresques que M. Émile Bergerat eût pu nous retracer sans fausser le peu d’histoire qui s’attache à ces héros. Est-il anecdote plus ingénieuse que son aventure avec le préfet de police Gisquet? Vidocq voulait rentrer en grâce, — car il quitta plusieurs fois le service de la police, y revint, le quitta de nouveau, — et, pour ce faire, imagina d’organiser un vol audacieux aux environs de Fontainebleau. Il mit en mouvement sa brigade de Sûreté, réussit fort bien à arrêter les faux cambrioleurs préparés par lui, mais son coup fut éventé: l’un des complices raconta la chose, le préfet entra dans une légitime colère, Vidocq fut renvoyé et sa brigade fut licenciée…

Dès lors, Vidocq ne fut plus employé pour les besognes d’État. Il créa la première des agences de renseignements que Paris ait connues, et s’installa pour son compte; il fit appel aux particuliers en son bureau de la rue des Bons-Enfants qui devint, vers 1840, un centre important de contre-police. Plusieurs fois, à la suite de plaintes portées par des contemporains honorables qu’il avait espionnées at menacés, il faillit être lui-même arrêté; on se contenta, en 1844, de fermer son agence et de lui conseiller le silence et la discrétion. Il finit alors dans la misère, et son histoire, complexe et mal connue, n’avait tenté jusqu’ici que des feuilletonistes médiocres; elle manque de grandes actions et de beaux gestes. Vidocq n’avait pas le panache.

Il n’est plus, aujourd’hui, grâce au zèle de M. Émile Bergerat, un méchant homme. Bon père et bon citoyen, il est avide de respectabilité; s’il trahit ses anciens compagnons et risque sa vie en ces louches trafics, c’est pour obtenir du ministre Decazes la réhabilitation promise, c’est pour épouser la douce Annette et donner à son petit Gabriel un nom sans tache. Nous ne savions pas M. Émile Bergerat si sympathique à l’ordre et à ses défenseurs. Mais sa pièce a de la vie, du mouvement, du pittoresque, et sa reconstitution des milieux parisiens de 1820 ne manque pas d’un vif agrément.

L’interprétation est excellente, avec M. Jean Kemm, Vidocq tour a tour sentimental, malicieux, vulgaire, onctueux, téméraire, rusé, selon les circonstances de ces sept tableaux variés; avec M. Jean Worms, Salvador énergique, brillant; M. Duard, maître de poste chaleureux; M. Guidé, colonel et marquis fort distingué; M. Luitz, compte Decazes de suffisance vraisemblance. Et, du côté des comédiennes, c’est d’abord Mademoiselle Marie-Louise Derval, très belle et très émouvante dans le rôle de la marquise Charlotte de Madiran; c’est la charmante Mademoiselle Andrée Pascal, originale et passionnée dans le personnage de l’amoureuse Léocadie; et enfin Mesdames Renée Parny et Jane Méa fort agréables.

Encadrée par des décors heureusement accommodés, cette pièce avait reçu le plus sympathique accueil et nous espérions que Vidocq, après avoir triomphé de tant d’obstacles, aurait enfin raison du public…

Raoul Aubry
(Le Théâtre, Paris, Juin (II), 1910)

Vidocq, Pathé Consortium 1923
Vidocq, film en dix épisodes, mis à l’écran par M. Jean Kemm avec la collaboration de mme. Henriette Kemm, Pathé Consortium 1923

Paris 1923…

Vidocq, grand film en dix épisodes, mis à l’écran par M. Jean Kemm avec la collaboration de Mme Henriette Kemm. Édité par Pathé Consortium Cinéma.

Quel est donc cet homme étrange, inquiétant, complexe dont le nom est resté en France, et même à l’étranger si profondément vivant et si essentiellement populaire? Quel est donc ce Vidocq qui, tour à tour, voleur, faussaire, condamné de droit commun, mué bientôt en policier aussi habile qu’impeccable, devint chef de la Sûreté de 1809 à 1827? Il est assez difficile de le definir. Sa vie, en effect, dès son début, est mieux qu’un roman… une sorte d’épopée farouche et populaire traversée par des événements inouïs et dominée par les manifestations d’une volonté de fer et d’une intelligence aux resources infinies.

Elle débute par une idylle, tout se suite tragique et douloureuse, puis c’est le bagne, l’évasion, les services offerts au préfet de police Pasquier, la lutte sans merci engagée avec la bande des “Enfants du Soleil” et leur chef: “l’Aristo”, les transformations de Vidocq, les aventures sans nombre de ses deux lieutenants: “Coco Lacour” et “Bibi la Grillade”, la délicate et douloureuse figure de Manon-la-blonde, toute cette formidable intrigue enfin, qui le languit pas un seul instant, dont l’attrait mystérieux augmente à chaque épisode et qui, toujours vraisemblable et toujours humaine, se développe avec une intensité dramatique grandissante et une émotion constamment renouvelée. Vidocq a d’ailleurs pris soin de nous raconter lui-même ses aventures et a inspiré par la suite de nombreux récits qui furent toujours lus avec passion par un public avide d’histoires tragiques. Il y avait là, vous l’avouerez, de quoi tenter un romancier et séduire un metteur en scène.

Cet action incomparable vient donc d’inspirer un beau roman et un grand film. L’histoire de Vidocq, écrite par M. Arthur Bernède, avec le talent et la conviction d’un auteur épris de son sujet, paraîtra dans le Petit Parisien en même temps que le grand film en dix épisodes tiré de ce roman sera projeté sur tous les écrans de France. L’interpretation est de tout premier ordre. Il faut mettre hors de pair M. René Navarre qui, pour sa rentrée à l’écran, a magistralement incarné le personnage de Vidocq. Ce n’est plus ni du théâtre, ni du cinéma, c’est de la vie. Dans Manon-la-blonde, Mlle Elmire Vautier affirme une fois de plus son talent fait de sensibilité et de charme. A côté de ces deux protagonistes, Mme Rachel Devirys, MM. Mimirio, Poccalas et Plet, ont interprété leurs personnages avec autorité et les rôles secondaires, fort nombreux, sont tous tenus avec une rare conscience. On peut affirmer sans crainte que Vidocq, qui fait le plus grand honneur à la Société des Ciné-Romans, dirigée avec tant de maîtresse intelligente par M. Louis Nalpas, ainsi qu’à Pathé Consortium, connaîtra la faveur de tous les publics.
(Ciné-Miroir, Paris, 15 Février 1923)