Travail – Henri Pouctal 1919


Travail Henri Pouctal Paris 22 novembre 1919

Décembre 1919

Samedi dernier 22 Novembre, en présence d’une foule nombreuse et choisie d’amateurs de beaux films, la Maison Pathé présentait dans son Palace du boulevard des Italiens, les deux premiers chapitres de Travail.

C’est un morceau d’importance, si l’on considère le temps consacré à cette réalisation, les capitaux engagés qu’on dit énormes, et la liste des nombreux interprètes qui est un véritable indicateur du firmament cinématographique tant les étoiles y foisonnent.

De l’œuvre littéraire, de sa portée philosophique ou sociale, je dirai rien. L’auteur de Travail a connu les joies du triomphe et les angoisses de la plus violente impopularité. J’espère qu’une plume plus autorisée que la mienne traitera cette question pour les lecteurs de La Cinématographie Française, car l’adaptation au cinéma des œuvres célèbres de notre littérature peut avoir pour l’avenir de notre industrie une importance qui dépasse un peu le cadre de l’hebdomadaire critique.

Je ne parlerai donc que du film Travail et non du roman.

Ce n’est pas précisément d’une adaptation qu’il s’agit, mais bien plutôt d’une transcription. Le sujet imaginé par le romancier se déroule sur l’écran tel qu’il est exposé dans le livre et l’adaptateur a même respecté pour ses sous-titres la prose de l’auteur, ce dont les amoureux de la langue française ne le féliciteront pas.

Qu’on se figure Travail roman de M. Émile Zola orné d’illustrations et on aura une idée assez exacte du labeur accompli par M. Pouctal et ses collaborateurs. Ces illustrations, images animées des scènes inventées par l’auteur son, au reste, fort intéressantes et témoignent d’une rare souci d’exactitude. L’irai plus loin. Grâce au talent des interprètes, les personnages sont beaucoup plus réels à l’écran que dans le livre et on sent que ces artistes ont apporté le meilleur d’eux-même à l’exécution de ce film, animés qu’ils furent d’une foi intense et du plus pur sentiment de la vérité.

L’œuvre touffue de M. Zola comporte un nombre considérable de personnages ayant tous une importance marquée. Le difficile était précisément de réunir une troupe homogène composée non plus d’une ou deux étoiles entourées de comparses, mais d’acteurs de talent possédant chacun les qualités se son emploi.

Il faut féliciter sans réserves M. Pouctal d’avoir réussi à obtenir une distribution comme jamais on n’en vit à l’écran d’aussi brillantes ni d’aussi complètement dans la note.

Je mets de suite à part M. Léon Mathot. Il y a deux ans, j’ai écrit sur cet artiste un article enthousiaste qui me valut quelques méchantes critiques. On me reprocha d’exagérer et de confondre le talent avec les avantages physiques. J’ai la grande joie de constater aujourd’hui que les espoirs fondés sur ce jeune artiste se sont pleinement réalisés. Dans le personnage de Luc Froment M. Mathot a donné le maximum d’expression concentrée, d’émotion véritable et de compréhension artistique. Avec des moyens d’une remarquable simplicité, une grande sobriété de gestes, un naturel absolu dans l’attitude, il a donné au personnage une intensité de vie qu’on ne trouve pas dans le roman. Même dans les passages où le naturaliste Zola s’est laissé entraîner à un romantisme un peu déconcertant, Luc Froment demeure émouvant par le jeu profondément humain de son magnifique interprète.

Avec Léon Mathot le film français possède un élément de réalisation artistique qui justifie toutes les ambitions.

A côté de ce maître de l’art muet, Mlle Huguette Duflos a très intelligemment compris son rôle de Josine, fleur parfumée éclose dans la fange. La belle artiste a su, malgré les invraisemblances du personnage, en rendre, sans inutiles exagérations, tout le côte douloureux et tendre. La tâche était ardue, car il s’agissait d’éviter l’excès auquel ce genre de rôle entraîne trop aisément les artistes. Mlle Duflos, sans être exagérément larmoyante, a donné la note juste de ce difficile rôle. Elle a eu aussi, le bon esprit de demeurer jolie sous ses haillons. Bien peu de nos étoiles y eussent réussi.

Mlle Claude Merelle assume la tâche ingrate d’incarner Fernande Delaveau; elle a pour cela tout le charme, toute la beauté plastique nécessaire. Très fine, ave cela, cette jeune artiste me paraît toute indiquée pour les rôles de grandes coquettes auxquels elle apportera avec son impeccable beauté, l’autorité d’un talent déjà très sûr.

Mlle Lyonel est tout à fait la « sœurette » qui convenait; Mlle Juliette Clarens a beaucoup d’élégance et Mlle Simone Damaury est une sympathique boulangère.

S’il me fallait dire tout le talent que déploient Mmes Henriette Gautier, De Lafory, Nova, etc…, dans leurs rôles de femmes du peuple, toutes les qualités déployées par ces artistes sincères et convaincues, je n’aurais pas assez de la place qui m’est accordée dans cette revue. Que toutes reçoivent ici le témoignage de ma sincère admiration.

Le côté masculin n’est, du reste, pas moins bien partagé. Le rôle de Delaveau, le maître de forges, est tenu avec l’autorité que l’on pense, par M. Raphaël Duflos. M. Marc Gérard apporte au personnage de Martial Jordan toute sa science de composition qu’il force peut-être un peu en l’occurence. Ragu, la brute, c’est M. Camille Bert, et ce serait trop peu dire que le rôle est bien tenu. C’est une véritable révélation, et M. Bert peut se vanter d’avoir impressionné les spectateurs au delà de toute expression. J’en dirai autant de M. Fabre qui a fait de Bonnaire un type d’une criante vérité.

MM. Gilbert Dalleu, Peyrière, Bosman et tous leurs camarades sont saisissants de vérité.

Et les rôles d’enfants, avec, en tête, Fabien Haziza et Simone Genevois sont admirablement tenus.

L’adaptation cinématographique de Travail qui, peut-être, ne s’imposait pas, aura eu du moins ce beau résultat de mettre en lumière les incomparables artistes français sur lesquels l’industrie du film peut, compter. Avec une telle interprétation, la mise en scène, en ce qui concerne le jeu des acteurs, a dû être exempte des habituelles difficultés. Quant au cadre dans lequel se déroule l’action, les deux premières parties ne se prêtent pas à un examen critique définitif. Certes, les vues du Creusot et de Decazeville sont fort belles et intéressantes, mais les documentaires parus sur ces cités ouvrières nous ont quelque peu blasés. A part ces tableaux du labeur humain, rien de nouveau ou d’original n’est à citer. Le bureau du maître de forges Delaveau est indigent. Le café de Caffiaux ressemble comme un frère à un bistrot de Ménilmontant. Pendant qu’il était à Decazeville ou au Creusot, le metteur en scène aurait pu trouver un plus pittoresque et plus réel assommoir.

Un mélange assez confus des éléments modernes avec ceux de l’époque déconcerte quelque peu l’œil de l’observateur. J’approuve le choix des toilettes copiées sur la mode d’aujourd’hui. Si on eût affublé ces dames du pouff ridicule de 1880, c’eût été grotesque. Mais alors l’automobile s’impose à la place du landau. Il y a comme cela quelques détails un tant soit peu négligés.

Quant à la photo, je pense qu’il vaut mieux n’en pas parler. On dit qu’un million et demi furent consacrés à l’exécution de Travail. Il y avait de quoi acheter des lampes et des groupes électrogènes, que diable… Quand donc nos grandes maisons éditrices se convaincront-elles que rien de bien ne sortira de leurs studios tant qu’elles n’auront pas doté ceux-ci des procédés modernes de travail sans lesquels leurs metteurs en scène sont condamnés à la médiocrité?

Les deux premiers chapitres de Travail montrent ce qu’on peut attendre de l’industrie cinématographique française lorsqu’a nos incomparables artistes viendra se joindre l’effort purement technique que nous réclamons et que nos concurrentes des Etats-Unis ont depuis longtemps réalisé.
(La Cinématographie Française, n. 49)

Film restauré par la Cinémathèque Française 

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