Nos metteurs en scène: Abel Gance

En tournant Au Secours! Abel Gance et Max Linder
En tournant Au Secours! A gauche, au premier plan: Gance. A droite, regardant dans l’appareil: Max Linder.

Au milieu de l’indifférence de toutes les personnes présentes, un infortuné petit canard, que Max Linder venait de mettre pendant quelques secondes dans sa poche pour les nécessités de son rôle, se promenait en paillant son désespoir dans le studio: il était à moitié étouffé, mais personne ne s’en occupait.

Abel Gance, le metteur en scène, qui réglait un détail d’éclairage, se retourna soudain et regarda longuement le petit canard; puis il dit doucement:

— Il faut le lettre dans l’eau tout de suite…

Ne trouvez-vous pas ces simples paroles, cette pitié attentive pour une petite bête, dépeignent mieux que ne pourrait le faire une longue dissertation, la bonté et la douceur de celui dont j’ai entrepris de vous donner une idée exacte?

Bon et doux, Abel Gance l’est profondément, et il faut surtout le voir travailler avec des enfants comme interprètes pour s’en rendre compte: jamais il ne crie, il joue avec eux pour les… apprivoiser et trouve tout se suite le mot, la caresse qui leur donne confiance.

Cele ne veut pas dire qu’il manque d’énergie, loin de là: il possède une personnalité originale et puissante, mais il l’impose sans heurts, par persuasion plutôt que par violence. Il n’est pas de ceux qui se retranchent derrière leur expérience, leur responsabilité et l’autorité découlant de leur fonction, pour exiger des interprètes une soumission absolue. Au contraire, il discute, consent à essayer leur manière; puis il revient à la sienne et, à la projection, il est bien rare que la manière Gance ne soit pas jugée sincèrement la meilleure.

Il agit de même avec ses opérateurs, avec ses régisseurs: on ne sent jamais la main de fer du tyran, mais le cerveau lucide du chef qui sait se faire obéir et comprendre sans froisser ceux qui l’entourent.

On a souvent représenté Gance — sans doute sur la foi de confrères jaloux et envieux — comme un insupportable « poseur », jouant au génie qui plane au-dessous des médiocrités humaines, laissant de temps en temps tomber par condescendance une parole méprisante. Rien n’est plus faux.

Gance est au contraire, l’homme plus simple, le plus modeste qu’il y ait: toujours accueillant et gai, il n’a rien du « grand homme » pontifiant au milieu d’un cercle d’admirateurs éperdus. Il met volontiers « la main à la pâte », parle aux machinistes at aux électriciens avec politesse, et ne se croit pas déshonoré parce qu’il a mis lui-même une lampe en place ou transporté un accessoire.

Les attaques, parfois violentes, dont il est l’objet, le peinent profondément; sa sensibilité d’homme bon et de poète est choquée par les méchancetés, les haines envieuses qui rampent autour son talent.

… Mais, je m’aperçois que je vous parle beaucoup de l’homme, et pas du tout du metteur en scène…

Est-ce bien utile, et l’un n’est-il pas le reflet de l’autre?

J’accuse, n’est ce pas — si j’ose faire cette comparaison — l’histoire amplifiée du petit canard?

Dans cette œuvre, Abel Gance s’est penché sur la souffrance infinie de milliers de soldats, avec la même bonté profonde qu’il a mise à soulager le canard; il a étudié pas la marche de la douleur dans l’âme d’un être innocent, sensible et doux comme il l’est lui-même, le martyre d’un poète forcé de devenir une brute, de tuer, de faire souffrir, et cette simple étude d’un malheur anonyme au milieu de tant de deuils, était plus émouvante que le drame e plus savamment charpenté.

On a reproché à La Roue de reposer sur un scénario enfantin, vide, dépourvu d’action.

L’action, telle qu’on la conçoit généralement, est-elle donc indispensable? Et le calvaire, lentement gravi, d’un homme pris volontairement parmi les plus humbles, n’est-il pas aussi beau, aussi capable d’émouvoir, même s’il ne se passe à peu près rien autour, que d’autres martyres plus « photogéniques » mais plus factices?

Du reste, au risque de déchaîner les sombres fureurs de ceux qui ont décrété que La Roue est un film « rasoir, anti-commercial, et qui ne plaît pas au public » je tiens à déclarer que j’ai été revoir La Roue dans un établissement populaire, fréquenté par des ouvriers et de petits employés (je puis même vous le nommer: c’est le Voltaire-Palace, rue de la Roquette), et j’ai vu ceci de mes propres jeux: une salle comble tous les soirs pendant les trois semaines que dura la projection du film; tous les soirs des applaudissements ont salué l’œuvre; j’ai prêté l’oreille aux réflexions de mes voisins, et je n’ai entendu, parmi le vrai public, que des éloges, des paroles émues sans la plus légère critique; j’ai vu, de mes yeux, vu, plusieurs hommes pleurer.

Il faut donc croire que le film « rasoir, au scénario enfantin » est capable de plaire au public.

Toutes les œuvres de Gance ont été critiquées; vous souvenez-vous de la violente et haineuse campagne que suscita La Dixième Symphonie, « œuvre d’un esthète inaccessible au public?

Et La Zone de la Mort? Mater Dolorosa?

Et puis, l’apaisement se fait; le public, seul juge impartial et sincère, voit l’œuvre tant décriée. Et… quelques années après, on réédite La Zone de la Mort, J’accuse, et les autres. Ce n’étaient donc pas de si mauvais films? Cela plaît donc tout de même au public puisque l’éditeur risque les frais d’une seconde édition?

L’œuvre de Gance est immense; et elle ne fait que commencer. Laissons-le travailler en paix sans lui faire mille reproches dont le public fait justice.

Sa biographie? Qu’est-ce que cela peut vous faire?

Tout « lui » tient dans son œuvre cinématographique et poétique. Sa naissance, ce qu’il fit avant d’aborder le cinéma, tout cela est de bien peu d’importance, en regard de son passé de metteur en scène.

Pou finir, voici ce qu’Abel Gance dit volontiers du cinéma:

« Mon opinion générale du cinéma est qu’il renferme une telle puissance d’évocation qu’il doit apporter aux hommes fatigués, lassés, écœurés parfois de leur labeur quotidien, un réconfort et des satisfactions intimes de repos et de joie… Je pense qu’il est possible d’émouvoir les cœurs à tel point qu’ils puissent enfin comprendre la grande merveille de la vie: la sérénité ».

Jean Eyre
(Mon Ciné, Paris, 14 Février 1924)

Le triomphe de la vedette masculine sur l’écran américain

Rudolph Valentino, Monsieur Beaucaire (1924)
Rudolph Valentino, Monsieur Beaucaire (1924)

Paris, décembre 1924. Il fut un temps, pas très éloigné de nous, où les Américains lorsqu’ils lançaient un film, faisaient de gros efforts de publicité, pour attirer l’attention du public sur la ou les vedettes féminines qui interprétaient ce film. On ne négligeait aucun détail pour satisfaire notre curiosité. Nous connaissons bien longtemps avant la projection de l’œuvre, tout ce qui concernait la vie privée des vedettes. Du moins, nous donnait-on l’illusion que nous étions mis au courant de tout, nous savions que la vedette possédait deux chiens, un perroquet, une magnifique collection de tabatières ou bien de chinoiseries. On se chargeait de nous initier aux goûts de l’intéressée en musique, en littérature, en peinture.

La vie conjugale des stars ne paraissait avoir aucun secret pour nous et nous étions introduits jusque dans le cabinet de toilette de ces dames.

Il y a, depuis quelque temps, un changement dans ces coutumes. Vous pouvez feuilleter les copieuses revues américaines consacrées à l’art muet et vous êtes obligé de constater qu’on se préoccupe beaucoup moins maintenant des femmes artistes. Au contraire, vous lisez d’interminables articles consacrés aux interprètes masculins. Ne cherchons pas à comprendre la raison mystérieuse de ce changement subit. D’aucuns allègent que l’âme américaine s’est modifiée et que les Américaines sont très désireuses de connaître en détail la vie de leurs artistes favoris. Il y a peut-être quelque chose de vrai dans cette affirmation, car il est à présumer que les cinématographistes américains qui sont d’excellents hommes d’affaires, ne négligent pour présenter leurs films dans les meilleures conditions. Il est un fait, c’est que les cinématographistes des États-Unis ne « jouent plus la femme », mais bien l’homme!

La vedette de leurs films est presque toujours un représentant du sexe laid, alors qu’il y a quelques mois encore, la grande vedette appartenait immanquablement au sexe faible.

Il est curieux de faire cette constatation à l’heure où le féminisme triomphe dans certains pays et notamment en Angleterre où la Chambre des communes possède des « députées » et où le gouvernement compte parmi ses membres une « ministresse ».

Les Américains voudraient-ils faire machine en arrière et songeraient-ils à s’affirmer ainsi les adversaires du féminisme? Il ne fait pas s’empresser de conclure, mais passons en revue, si vous le voulez bien, les grands vedettes masculines que l’écran américain a révélées depuis deux o trois ans et en particulier ces derniers mois.

La petite Mary Osborne, qui cependant connut une notoriété mondiale, ne fut pas lancée à grand renfort de publicité comme le charmant petit Jackie Coogan, et beaucoup d’observateurs assurent qu’il faut voir là précisément la preuve que la vedette masculine triomphe indubitablement en Amérique. Voyez quelle différence avec la publicité de la toute mignonne Baby Peggy. Certes, cette délicieuse petite artiste est appréciée par tous les Américains. Mais ils ne lui vouent pas cette sympathie qu’ils accordent si généreusement à Jackie. A New-York comme à Washington, aussi bien qu’à Chicago, Jackie Coogan est le héros du jour. On vend sa photo en épingle de cravatte, ou bien encastrée dans des portefeuilles. Les chemisiers ont adopté les faux-cols Jackie Coogan et, comble de la popularité! les coiffeurs coupent les chevaux aux enfants à la Jackie. Voilà les « Enfants d’Édouard » détrônés!

Charlie Chaplin a vu ces derniers mois sa popularité quelque peu diminuer, uniquement parce que sa production personnelle s’est ralentie. Il ne faudrait pas en conclure que Charlot a cessé de plaire. Il est certainement l’un des favoris du jour. Toutes les fois qu’un film de lui est édité, c’est la ruée du public vers les cinémas. Les cinéphiles américains ne se lassent pas d’apprendre de nouveaux détails — si c’est possible — sur l’existence du grand comique. On suivit avec curiosité son évolution artistique, on s’intéressa à ses méthodes de mise en scène, et l’on se passiona, lorsque le bruit de ses fiançailles avec Pola Negri courut. La fameuse vedette polonaise qui se figurait ingénument attirer seule, à ce moment, la sympathie des amateurs de ciné, se trompait. Le public ne voyait en cette aventure que son Charlot.

Un autre artiste comique qui connaît également la grande faveur, est Harold Lloyd. Il s’entend  d’ailleurs merveilleusement à soigner sa publicité. On sait tout de luit nous pourrions dire avec quelque chance de ne pas commettre une erreur, le nombre de ses chaussettes, de ses cravates et la couleur de ses pyjamas.

Les cinéphiles américains son encore plus curieux sous ce rapport que les cinéphiles français. Ils tiennent à être renseignés minutieusement et vous ne pouvez ouvrir une gazette cinématographique américaine, sans y trouver la taille exacte d’Harold Lloyd, son poids exact et la composition exacte de sa bibliothèque. Les jeunes gens qui sont affligés de myopie, se croiraient déshonorés, s’ils ne portaient pas des lunettes « Harold ».

Jack Holt, l’homme au grand front, qui cependant incarne en général des héros assez antipathiques, est un homme du jour. Un film où il joue est appelé au gros succès et les metteurs en scène le présentent au public comme la vedette. Un artiste de la Fox, John Gilbert, qui n’est pas encore très connu en France, est un grand favori de l’heure présente.

Citons encore Gaston Glass, John Barrymore et Lewis Stone. Les Français qui ont admiré Folies de Femmes et ont apprécié le jeu merveilleux d’Eric Stroheim  s’étonneront peut-être d’apprendre que cet artiste est, sans aucun doute, un des interprètes les plus populaires des États-Unis. Vous ne pouvez faire un pas dans n’importe quelle cité américaine, sans trouver sa photographie, non seulement dans les libraires, mais encore dans les boutiques où l’on vend de la lingerie, de la parfumerie. Eric Stroheim reçoit d’ailleurs un courrier formidable, provenant du monde entier. Ce n’est pas flatteur pour notre époque, puisque cela semble démontrer que les femmes n’ont que de la sympathie pour un artiste qui personnifie le type de la brute.

Ajoutons cependant, en guise de compensation que Rudolph Valentino qui personnifie au contraire le beau garçon aimable et plein d’attraits, bat tous les records de lettres reçues. Convenez que c’est tout de même assez normal. Si l’on admet que les femmes écrivent à des artistes, il est plus logique qu’elles adressent leurs missives à un homme comme le fameux jeune premier qui est assez séduisant.

Aux États-Unis, Valentino a toujours soin de se faire accompagner par des amis, voire même par des agents de police, lorsqu’il se rend au théâtre. Il est sollicité par une foule de femmes jeunes et vieilles, de donner sa photo ou simplement des autographes. Il ne compte plus les fois où son auto fut poussée à bras par des cohortes d’admiratrices. Les Américains qui nous reprochent si souvent d’être le peuple le plus léger du monde, supporteront bien que nous nous moquions un peu de cet enthousiasme. Il y a des artistes populaires en France, nous ne sachons pas qu’ils aient été contraints de se faire précéder d’une compagnie de la garde républicaine, pour se rendre au café. N’est-ce pas Aimé Simon-Girard, Léon Mathot, Armand Tallier, Romuald Joubé, Jean Dehelly?

Tom Mix, Buck Jones, William Hart comptent leurs admiratrices par milliers, et lorsque leur nom se détache en lettres de feu sur le fronton d’un cinéma américain, vous pouvez être sûrs que le public vient de toutes parts pour les applaudir.

On se rappelle qu’il fut un temps où William Hart paraissait devoir abandonner le cinéma. Son nom cependant n’était pas oublié. On parla pendant des mois et des mois de sa vie conjugale, on affirma qu’il était sur le point de divorcer. Les gens qui se disaient très renseignés, assuraient qu’il allait épouser une de ses anciennes partenaires. Puis, on parla d’autre chose, lorsqu’on apprit que sa femme venait de mettre au monde un fils. Les bruits de divorce s’évanouirent aussi vite qu’ils s’étaient formés. Tout le monde sut que le ménage de William Hart était le meilleur ménage et, passant d’un extrême à l’autre, on le donna en exemple aux époux en mal de divorce. Ce fut presque du délire, quand on sut que William Hart s’adonnait de nouveau au ciné.

Un homme qui fait la fortune des impresarios, est Lon Chaney, cet extraordinaire artiste qui change si facilement de physionomie et qui est un as du maquillage. Il ne se doutait pas, il y a quelques années, alors qu’il jouait des rôles de cinquième plan et restait ignoré, qu’il attendrait une telle renommée. Il est aujourd’hui connu dans le monde entier, et son nom est synonyme de succès. Les femmes qui jouent à ses côtés ne sont quelquefois même pas mentionnées à l’écran. Encore un triomphe de la vedette masculine!

Dans le même ordre d’idées, Douglas Fairbanks éclipse tout à fait ses partenaires femmes. C’est vraiment le monde renversé et bien de vedettes féminines américaines soupirent en constatant le fait.

Wallace Beery qui figura dans tant de films, devient maintenant une grande vedette de l’écran. Il triomphe dans Richard Cœur de Lion, qui a suivi da belle création de Robin des Bois où il ne fut pas déplacé à côte de Douglas Fairbanks.

Tous les héros des films d’aventures connaissent la gloire sans partage. Tels sont Eddie Polo, Richard DixJohn Barrymore depuis le Docteur Jekyll est l’un des artistes les plus en vogue des États-Unis. N’oublions pas aussi Théodore Kosloff, dont la distinction et le jeu ont tant d’admirateurs. Cette énumération est au surplus bien incomplète. Il faudrait citer encore des douzaines d’artistes américains. Chose digne d’être signalée, ces artistes ne sont pas tous très jolis garçons, cela signifierait-il que les Américains ne veulent rendre hommage qu’au talent des interprètes, sans s’occuper de leur physique? Il serait hasardeux de tirer cette conclusion. Nous pensons simplement qu’il s’est trouvé aux États-Unis d’excellents artistes de l’écran et, qu’ayant particulièrement plu au public, ils ont été désignés comme vedettes par la force même de leur talent. Qu’une pléiade d’artistes-femmes surgisse soudain et nous assisterons, an Amérique, à un effort de publicité en leur faveur et il ne faudra pas crier alors au triomphe radical et définitif du féminisme.

Jean Frick
(Mon Ciné)

Marcel L’Herbier tourne L’Inhumaine

L’Inhumaine from Flicker Alley on Vimeo.

Au cours de l’été 1923, Georgette Leblanc-Maeterlinck qui revient des Etats-Unis confie à L’Herbier qu’Otto Kahn, célèbre financier new-yorkais et d’autres personnalités yankees s’intéresseraient éventuellement à un film qui montrerait aussi les tendances de l’art français actuel. Marcel écoute, réfléchit, hésite. Georgette, encore d’une étrange beauté, n’est pas précisément photogénique; ce projet se présente donc comme une tâche ardue. Mais la super-femme, d’un enthousiasme si contagieux, finit par convaincre notre ami. Des entrevues ont lieu au château de Cany: L’Herbier lui soumet un scenario d’aventures: La femme de glace. Georgette n’en goûte pas le caractère abstrait; elle persuade Marcel qu’une telle œuvre ne serait pas admise en Amérique, et elle demande à ajuster cette femme de glace d’abord à sa conception personnelle du cinéma, ensuite à la conception américaine. Marcel, désorienté, fait alors appel à Pierre Mac Orlan pour l’aider à renforcer le sujet. Le metteur en scène ne perd pas son point de vue: présenter une synthèse des arts décoratifs modernes. Il commande des maquettes au maître de la peinture cubiste Fernand Léger, à Claude Autant-Lara, à Cavalcanti. Avec le concours de l’architecte Robert Mallet-Stevens, de Pierre Chareau (le poète du meuble), de Poiret pour les robes et de Darius Milhaud, pour l’accompagnement musical, une équipe éminente est formée. Elle entre aussitôt en action.C’est L’Inhumaine, dont les prises de vues commencent dès les premiers jours de septembre au studio de Joinville.
Jaque Catelain
(Jaque Catelain présente Marcel L’Herbier, Editions Jacques Vautrain, Paris 1950)

Paris Février 1924. Quand j’arrivai à Joinville, le cadavre jouait du piano en crachant d’un air dégoûté le carmin imitant le sang qui lui coulait dans la bouche; il jouait un air gai.
Le cadavre en question c’était Jaque Catelain que sa triste situation ne semblait pas affecter beaucoup puisqu’il tapait de toute sa naturelle gaieté, sur le piano, en bavardant avec Planchet.
Planchet, entre parenthèses, n’avait rien à voir dans cette affaire et se trouvait là tout à fait par hasard.
Un décor étrange avait envahi le studio et le cadavre m’en fit les honneurs, puis il disparut. J’errai seul dans cette salle immense tendue de drap d’or et d’argent au milieu de laquelle un veste bassin mettait sa fraîcheur. Au milieu du bassin…
— Chut! me souffla M. Marcel L’Herbier en passant, ne dévoilez pas mes secrets…
Je m’arrêtait d’écrire et continuai ma promenade.

Une colonnade sur un escalier pointu me conduisit dans un jardin aux fleurs de rêve et aux arbres en papier gaufré…
Je m’y retrouvai en face du cadavre qui s’était débarbouillé et ne portait pas plus trace de sang, mais qui, par contre, était transformé en momie incapable de faire le moindre mouvement: des bandes brillantes l’entouraient du cou aux pieds. Et s’il ne pouvait plus jouer au piano, il continuait à rire…
Quant à moi, je comprenais de moins en moins qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier? Je résolus de le demander à M. Philippe Hériat qui me paraissait portant, lui aussi,  singulièrement transformé; un gilet d’argent, un turban idem, des diamants à tous les doigts et une plaque brillante sur son habit me firent craindre un instant qu’il ne fût pas, lui non plus, dans son état normal…
— M. L’Herbier tourne L’Inhumaine, me dit-il; c’est un film dont l’action est à la fois féerique et dramatique et dont le scénario reste un mystère; les décors aussi ou, tout au moins, il vaut mieux ne pas en parler et en laisser la surprise aux spectateurs.
Les interprètes? Mme Georgette Leblanc, qui fit tant de belles créations au théâtre et qui s’est enfin décidée à faire du cinéma, joue le rôle de l’Inhumaine, la cantatrice Claire Lescot, à ses côtés Jaque Catelain est un jeune savant suédois disciple  d’Einstein: Einar Norsen; moi-même suis un riche maharadjah aussi néfaste qu’opulent: Djora de Manilha; L. V. de Malte personnifie un autre sinistre individu: l’agitateur unitariste Kranine, Fred Kellermann, frère de la célèbre nageuse Annette Kellermann, représente un troisième louche personnage: le brasseur d’affaires Frank Mahler.
On verra plusieurs attractions sensationnelles: le jongleur japonais, prince Tokio, qui jongle étonnamment avec ses pieds et vous fait tourner un tonneau avec ses membres inférieurs aussi facilement que nous faisons tourner un crayon dans nos doigts; trois hindous, les Bonanbelas se livrent à quelques exercices familiers aux fanatiques hindous; enfin, les spectateurs assisteront à une soirée au Théâtre des Champs-Elysées qui donnera à l’écran la vision d’une salle de théâtre tout à fait luxueuse et exacte. Vous avez d’ailleurs parlé à vous lecteurs de ce que fut cette étonnante prise de vues¹.
Les maquettes de décors sont de M. Claude Autant-Lara, l’architecture de M. Robert Mallet-Stevens, les décors de M. Fernand Léger, l’exécution décorative de M. Alberto Cavalcanti; le tout très moderne comme vous pouvez le constater. L’adaptation musicale est de M. Darius Milhaud et sera également de la plus grande nouveauté et M. Pierre Mac-Orlan, l’auteur, entre autres, de La Cavalière Elsa, en fera une adaptation littéraire. Nous avons comme opérateurs les excellents Specht et Roche, auxquels nous avons adjoint deux photographes américains, MM. Brown et O’Neil…²
— A vous, Monsieur Hériat! appela M. L’Herbier.

Pendant ce temps, Jaque Catelain s’est dé-momifié et dévore des gâteaux arrosés de thé. Au bout d’un moment, M. Hériat me rejoint et regarde tristement manger son ami.
— Moi aussi, j’ai faim, me dit-il; mais le melon, le raisin et les bananes que j’avais apportés pour mon dîner ont séduit M. L’Herbier, et il me les a demandés pour en orner un vase de son décor… Si bien qu’il ne me reste plus rien…
Sa détresse me fendit le cœur, mais comme je ne pouvais rien faire pour la soulager, je préférai m’en aller.
Édouard Roches
(mon Ciné, 14 février 1924 – archivio in penombra) 

  1. L’action de L’Inhumaine comprend plusieurs scènes se déroulant dans une grande salle de spectacle pleine de public. Marcel L’Herbier eût l’idée de louer la salle du Théâtre des Champs-Elysées pour un soir, d’y former un programme et de lancer des invitations. Trois mille personnes répondirent à son appel et la prise de vue, assuré par dix opérateurs, fut particulièrement réussie.
  2. Ont participé aussi: Paul Poiret (robes), Templier (bijoux), Pierre Chareau et Michel Dufet (meubles), Lalique, Puyforcat et Jean Lux (objets).