Que va devenir le Cinéma?


Charles Rogers et Clara Bow dans "Les Ailes", film avec synchronisation des sons

Charles Rogers et Clara Bow dans “Les Ailes”, film avec synchronisation des sons

Paris Décembre 1928

L’apparition du film sonore et parlant prend les proportions d’une épidémie. A peine le Caméo avait-il inauguré le spectacle de ce genre, rendant hommage à l’ancienneté des recherches de Léon Gaumont, que la Madeleine le suivait de près avec l’écrasante publicité des procédés américains Movietone et Vitaphone. Mais le Paramount, le géant du Boulevard, ne pouvait rester en arrière et bientôt rédigeait sa réclame lumineuse avec les mots devenus magiques “Voir et entendre”. Je suis un admirateur du Paramount, j’en apprécie les fauteuils confortables, le personnel stylé, la merveilleuse aération (si remarquable que les autres salles du Boulevard devront suivre l’exemple salutaire). Mais, qu’on me laisse, sans sévérité, formuler une critique: ce n’était pas indispensable de planter sur ce palace du film un drapeau français (attrape-nigauds) et de l’illuminer avec des projecteurs pour offrir aux Parisiens le spectacle d’avions américains jouant à la guerre. Le pavillon couvre-t-il la marchandise? Les magnifiques prises de vues des combats aériens, agrandies encore par l’étonnant ampliviseur, se suffisent à elles-mêmes. Ajoutons que les “moteurs d’orchestre” et les mitrailleuses de coulisse trompent le spectateur, qui — déjà — ne sait plus ce que l’on appelle un vrai film sonore. Enfin, pour ma part, je ne demande qu’à voir, mais j’aimerais mieux entendre autre chose.

Louis Aubert, retour d’Amérique, n’a pas seulement rapporté d’Hollywood et de New-York le secret de la bonne humeur, mais il a l’intention d’organiser en France une sérieuse production de films parlants. L’Aubert-Palace, bientôt, sera aussi une salle sonore.

Ajoutons que le Rialto a passé Huragan avec les mêmes mots “Voir et entendre”: nouveau cas troublant puisqu’il s’agit encore d’un film simplement adapté avec bruits. Comment la confusion, devant une telle course aux sonorités, ne naîtrait-elle pas dans l’esprit du Parisien? Il se demande à juste titre pourquoi la même publicité ne s’appliquait pas à Ben-Hur, à cause du bruit des chars et des galères, à La Grande Parade, premier éclatement d’obus destiné à abrutir le public, à vaincre son intelligence artistique par une espèce d’artillerie lourde.

Il ressort de cette expérience que, dans peu semaines, tous les grands cinémas de notre capitale seront plus occupés à faire du bruit que du silence. Il n’est pas question de nier l’importance de l’invention dont nous avons parlé à plusieurs reprises dans notre revue. Nous espérons bien que la révolution actuelle — car elle existe à un intense degré — améliorera dans l’avenir les conditions d’ambiance du spectacle  cinégraphique. Mais dans le centre du problème, à l’intérieur des limites de la création, les recherches du film parlant proprement dit abaissent singulièrement le niveau du Cinéma.

Comparons:

Il y a peu de jours ancore, Marivaux représentait avec plus d’honneur, hélas, que de succès, l’un des chefs-d’œuvre de l’art silencieux: La passion de Jeanne d’Arc.

Aujourd’hui, les autres salles du centre se consacrent aux chansons, aux fanfares militaires, aux attractions de café-concert. La chute est brutale — elle marque exactement l’époque que nous traversons. On dirait bien que le film de Carl Dreyer venait d’atteindre au sommet quelques heures avant que nous tombions au fond du précipice avec Le Rossignol de Paris, ce ridicule numéro, style 1905, que donna le Madeleine-Cinéma.

Hier encore, nous pouvions  voir, à l’Aubert-Palace, le prodigieux scénario de Somerset Maugham, Pluie, dissimulé sus le titre Faiblesse Humaine (pour des raisons de droits d’auteur). Gloria Swanson apportait là la preuve éclatante de l’immense difficulté de notre métier; par tout son jeu, elle faisait ressortir à chacun la vérité du Cinéma: il n’y a pas plusieurs solutions à l’étroit rébus de l’interprétation dramatique. Tout l’effort du cinéaste tend à découvrir, sous le texte du scénario, puis dans le fouillis de possibilités du studio, la ligne secrète du drame, sa plastique d’expression. Combien plus foudroyante encore fut à ce sujet la preuve apportée simultanément par Falconetti et Dreyer dans Jeanne d’Arc!

Or, Louis Aubert vient de le dire: le Cinéma sonore nous remet tous à zéro. C’est pourquoi nous posons aujourd’hui la question: Que va devenir le Cinéma?

Quand on observe impartialement les premiers films parlants, on peut noter, en effet, qu’il faut faire table rase de tout ce que nous avons appris. Plus  d’éclairages qui qui ne soient subordonnés à l’expression du visage animé par la parole: la bouche va compter, avec ses grimaces, plus que les yeux, plus que le corps. Le geste, à son tour, va souligner le mot — ce qui est possible au théâtre et insupportable à l’écran. Où allons-nous?

Le “speaker” du Caméo, sur l’écran, tente de nous exalter en nous annonçant que bientôt, grâce au film parlant, tous les Cinémas pourront représenter sur l’écran des pièces de théâtre et des opéras.

Le coup est porté. La condamnation du Cinéma est prononcé, chaque soir, par le haut-parleur du Caméo.

On m’objectera que le film parlant n’à pas autant d’avenir, au point de vue de l’art, que le film sonore. Je l’espère bien! Souhaitons que nos producteurs ne suivront pas l’exemple des Américains, avec leur véritable dialogue. Il est cependant bien à redouter que l’on mette à l’écran parlant les pièces de Louis Verneuil ou de Jean Sarment. Et si l’on fait des films en vers, combien M. Maurice Rostand et Mme Rosemonde Gérard devront être aux aguets!

Mais revenons au film sonore. Les artistes se défendent encore en m’assurant que l’utilisation des bruits sera du plus heureux effet. Avez-vous entendu le défilé d’artillerie, à l’occasion de l’anniversaire de l’Armistice, avec enregistrement du bruit? Ce résultat est pitoyable. Ce n’est pas qu’il soit insuffisant — il est inutile et fâcheux. Heureux encore que nous en soyons au premier stade de l’application de l’invention!  Du moins ne souffrons-nous pas encore autant que nous aurons à souffrir. Le bruit, en effet, ne doit pas être pris pour tel comme élément dramatique. S’il en était ainsi, on n’aurait pas inventé la Musique. Le point où nous sommes nous oblige à formuler des vérités élémentaires. C’est tout ignorer de l’art que d’espérer créer une atmosphère favorable avec l’enregistrement des bruits. Le Cinéma lui-même — quoique ramené à zéro — sait déjà grâce à ses trente années de vie préliminaire, que tout est question de choix, de sélection. L’appareil de prises de vues qui ne choisirait pas les apparences du monde n’en donnerait qu’un reflet terne et ennuyeux. L’ordonnance des images, à son tour, métamorphose la réalité reproduite, la hausse au niveau de l’interprétation humaine. C’est ce qu’il faudra faire avec les bruits. Autrement dit, il faudra composer un art des bruits, quelque chose comme une nouvelle musique. De déceptions en déceptions, on en arrivera à remplacer les sonorités réelles, avant de les enregistrer, par des sonorités inventées, améliorées. On maquillera le bruit, on découvrira la phonogénie des bruits, on réinventera l’harmonie.

On peut alors se demander si les producteurs de films parlants ne sont pas sur une fausse piste. Est-il permis de les engager, avant d’entamer leurs premières productions, à mesurer aussi l’importance des problèmes esthétiques, lesquels, en matière d’art, conservent tout de même leur valeur?

Jean Tedesco
(cinéa-ciné pour tous)

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